LE SUICIDE

Image de prévisualisation YouTubeBulletin de psychiatrie
(parution semestrielle ou annuelle)
Bulletin N°19
Edition du 7 mars 2010
Mise à jour du 23.06.2010 (version 4.4)

LE SUICIDE


Dr Ludwig Fineltain
Neuropsychiatre
Psychanalyste
Paris
E-mail: fineltainl@yahoo.fr
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LE SUICIDE dans Hygiène publique charcot-brouillet
Taverne coll.pr. Brouillet
La leçon de Charcot

LE SUICIDE

MOTS CLEFS – 1. Introduction 2. Définitions et terminologies 3. Le suicide dans l’histoire 3.1 Le suicide de Socrate 3.2 Le Phédon 4. Psychiatrie du suicide Psychiatrie1 Psychiatrie2 Psychiatrie3 Les suicides ordaliques Psychiatrie4 5. Psychanalyse du suicide Epidémiologie du suicide: statistiques 1986 1995 2001 7. Le suicide et le travail 8. Traitement ou prévention des conduites suicidaires 9. Experts et légistes

LE SUICIDE


SOMMAIRE


1.- Introduction
2.- Définitions et terminologie
3.- Histoire du suicide.- Le suicide: sociétés et religions – Le suicide de Socrate: le Phedon
4.0 Psychiatrie du suicidePsychiatrie N°1 Psychiatrie N°2Psychiatrie N°3 – Les suicides ordaliquesPsychiatrie N°4
5.0 Epidémiologie du suicide Statistiques – 198619951997- 2001- 2003
6.0 Le suicide et le travail
7.0 Traitement des conduites suicidaires, évaluation du risque et prévention. Pharmacologie, psychothérapie et méthodes préventives
8.0 Psychanalyse du suicide
9.0 Les aspects juridiques L’expertise médico-légale

INTRODUCTION


Le suicide a toujours suscité un sentiment de fascination très proche de l’horreur sacrée. Le sentiment général est celui-ci: la destruction de la vie personnelle est interdite.
Émile Durkheim en 1897 distingue quatre sortes de suicide: le suicide égoïste, le suicide altruiste, le suicide anomique et le suicide fataliste. La désintégration sociale est la cause première véritable. Le suicide anomique est dû à des changements sociaux trop rapides pour que les individus puissent adapter leurs repères moraux. Le mot «anomie», du grec anomia, signifie l’absence de règle. Durkheim insiste sur le rôle de ces règles dont la rupture peut être très néfaste au psychisme et conduire au suicide. La théorie de Durkheim me paraît encore très actuelle. Nous devons évoquer aujourd’hui les effets des pertes des solidarités institutionnelles depuis l’affaiblissement ou même l’effondrement des partis ouvriers révolutionnaires comme le Parti Communiste et la CGT. Ces mouvements recelaient en effet des trésors d’entraide affective et de solidarité qui pouvaient constituer des facteurs de protection contre les décompensations psychiques..
Le suicide intéresse des champs variés du savoir comme la philosophie, la médecine, la psychopathologie, la sociologie, le droit, l’anthropologie, la théologie et l’histoire. La psychanalyse invoque parfois la pulsion de mort, concept contesté, essentiellement au travers de la compulsion de répétition. Quoi qu’il en soit il nous est pratiquement impossible de nous représenter notre propre mort! Enfin la représentation du suicide et de la mort dans les rêves ne sont pas un équivalent de la pensée consciente: ces fantasmes requièrent interprétation.
Le DSM a bouleversé l’organisation des publications et des congrès et a modifié le discours sur le suicide. Des esprits chagrins accusent le DSM de mille maux. Il faut citer à titre d’exemple l’anecdote d’un collègue de Sainte-Anne de formation très classique qui avait encouragé son patient après une tentative de suicide à quitter l’hôpital. Il lui disait, dans un esprit volontariste, de remonter en selle comme on fait en équitation et ce conseil fut aussitôt contrecarré par son interne qui se référant aux 9 consignes du DSM a refusé la sortie.. Les thèmes le plus souvent abordés dans les congrès donnent également le LA des mythologies contemporaines du suicide. Les spécialistes en 2008 dans les congrès européens se préoccupent des thèmes suivants: le cerveau et les conduites suicidaires (la neurobiologie du système sérotoninergique retrouve une diminution des métabolites urinaires de la sérotonine ou des métabolites au niveau du liquide céphalo-rachidien ou encore une baisse de la fixation de la sérotonine au niveau préfrontal), la prévention du suicide chez les patients bipolaires, l’identification des patients à risque, l’organisation des soins chez les patients bipolaires, l’accueil des suicidants aux urgences et enfin la meilleure prise en charge hospitalière des suicidants. Les difficultés du traitement des patients bipolaires est une vraie difficulté. Nous devons admettre que ce traitement n’est pas encore au point. Le suivi des suicidants après l’urgence et en particulier après l’hospitalisation, nous le savons tous, est très loin d’être satisfaisant. L’évaluation d’une bonne stratégie est toujours en cours.
Les suicides et les tentatives de suicide représentent par leur nombre un problème majeur de santé publique. Les suicides aboutis représentent en France 12000 morts chaque année et l’on compte plus de 200000 tentatives de suicide.
La France est l’un des pays industrialisés les plus touchés par le suicide. L’OMS en 1999 place la France entre le 11ème et le 20ème rang parmi 97 pays étudiés. Les recherches sur la vulnérabilité suicidaire sont assez nombreuses dans les pays cultivant l’épidémiologie comme les Etats-Unis et les pays Nordiques. Bien entendu des facteurs prévalent comme les atteintes médicales et les troubles psychiatriques ainsi que la notion de milieux exposés par exemple les immigrés et les détenus. Quant aux données des neurosciences et de l’imagerie cérébrale, elles nourrissent de grands espoirs en observant des pathologies psychiatriques déterminées comme les dépressions endogènes et la PMD.
La thérapie est partagée entre des champs contrastés: le problème des urgences médicales et psychiatriques, la prise en charge des tentatives de suicide et surtout la question d’un suivi pertinent au décours de l’hospitalisation. Ce dernier point est sans doute le moins bien résolu. La question des traitements médicamenteux, des psychothérapies individuelles et des thérapies de groupe sont assez bien codifiés. Mais le rôle de la société dans la prévention du suicide est une source actuelle de recherche.
J’ai pu souvent examiner au cours des thérapies les suites lointaines de tentatives de suicide. Le souvenir d’une telle tentative fonctionne dans la biographie d’un patient comme un souvenir honteux et traumatique. Au cours d’une analyse le souvenir traumatique est transmué en une ordalie. L’épisode suicidaire lui-même était survenu à l’acmé d’une période de conflits psychiques cumulés dépourvus d’élaboration. Très généralement l’épisode lui-même vient recouvrir d’un voile d’oubli les événements pénibles antérieurs à la tentative elle-même.
Quant aux suicides aboutis ils sont le champ privilégié des expertises rétrospectives que certains nomment abusivement l’autopsie du suicide.
Le suicide des enfants est un cas particulier aussi rare que tragique. Des affaires dramatiques comme le jeu du foulard, plus précisément l’auto-strangulation du jeu du foulard, et les overdoses ont renouvelé la problématique du suicide des enfants et des adolescents.


2.0 QUELQUES DEFINITIONS


Le suicide est donc une mort volontaire. Dürkheim en 1897 l’a défini comme « la fin de la vie résultant directement ou indirectement d’un acte positif ou négatif de la victime elle-même qui sait qu’elle va se tuer ». On parle de mortalité suicidaire et de sujets suicidés comme d’un acte délibéré de mettre fin à sa propre vie. Le jargon hospitalier parle aussi d’autolyse.
La tentative de suicide, ou TS dans le jargon hospitalier, est plus difficile à définir. Ce terme recouvre tout acte par lequel un individu met consciemment sa vie en jeu sans aboutir à la mort. Certains parlent abusivement de suicides réussis ou ratés. On emploie couramment le néologisme «suicidant».
Les idées de suicide sont une élaboration mentale consciente d’un désir de mort. Ce terme est une variante plus précise que les classiques velléités suicidaires.
Les conduites suicidaires répondent aussi bien aux suicides, aux tentatives de suicide qu’aux « équivalents suicidaires » que sont les conduites à risque comme les rodéos d’autos à contresens et les jeux du foulard. De la même façon peut-on considérer comme des équivalents de nombreux rituels ordaliques, certaines automutilations et les expériences extrêmes de l’épreuve du passage sous un train.
La crise suicidaire est un terme imprécis et contestable.
L’euthanasie est une aide au suicide qui suscite encore dans le monde occidental des débats philosophiques intenses. Mr Caillavet a porté sur ce douloureux problème le regard d’un grand humaniste. Il est apparu absolument nécessaire qu’en faveur de l’euthanasie dans les cas des maladies cruelles et incurables des procédures d’exception soient tolérées par les juridictions pénales.
Quant au stress, terme polysémique d’usage confus, il est ainsi défini dans le DSM3-r: « A la suite d’un événement hors du commun, reviviscence constante de l’événement traumatique par la présence d’au moins une des manifestations qui vont des souvenirs pénibles au sentiment intense de détresse devant des événements comparables avec un évitement permanent des stimuli. Ce sont d’autre part des symptômes traduisant un hyperactivité neurovégétative. »
D’autres mots clefs requièrent une définition pour une meilleure compréhension de cet article:
L’usage du terme « diagnostic ». C’est un acte par lequel le médecin compose avec les signes et les symptômes pour élaborer un nom de maladie appartenant à un ensemble nosologique attesté et éprouvé. On fait assez souvent un usage légitime du même terme « diagnostic » dans le sens de « diagnostic différentiel ».
Un raptus, du latin rumpo rompre, est une impulsion soudaine, une décharge soudaine et imprévue provoquée par l’angoisse. On dit aussi raptus suicide.
L’automutilation, dont Charles Blondel a étudié les variantes spectaculaires, comprend aussi bien la castration ou eunuchisme, l’énucléation ou oedipisme, la combustion ou scaevolisme et l’autophagie. La plupart des automutilateurs sont des schizophrènes, des mélancoliques ou des débiles profonds. De modernes automutilateurs provoquent la société en se livrant soit à une immolation par le feu soit à une forme d’attentat suicide par explosion. La dimension volontaire et militante de ces actions n’autorise pas cependant de faire l’économie d’une forme de symptôme pathologique. Les théories les plus récentes invoquent une vulnérabilité particulière aux influences religieuses incantatrices.
L’ordalie est issue du vieil anglais ordal qui signifie jugement. Le « Jugement de Dieu » dans l’épreuve du feu ou de l’eau ainsi que celle du duel judiciaire sont bien connus. De façon plus anecdotique, on a pu comparer les duels télévisés des grands candidats à une épreuve ordalique!
Le concept de décompensation est complexe. C’est une mobilisation inopportune des composantes d’un équilibre psychique précaire. En médecine, la décompensation d’un état fragile est l’aggravation qui résulte d’un mauvais état général, du vieillissement ou de l’épuisement de l’effet thérapeutique ou plus précisément de tares physiques exerçant ses effets sur une maladie intercurrente comme par exemple les déficiences immunitaires. La psychiatrie fait un emprunt métaphorique à la médecine interne. La notion d’un équilibre précaire ou d’un fond chronique de fragilité est fonction de la structure. Une névrose décompense sous la forme d’une crise, au cours de son histoire, à la faveur de la réactivation des conflits intrapsychiques non résolus. Cela concerne essentiellement une structure de personnalité hystérique ou phobique. Une personnalité psychopathique est susceptible de décompenser sur le mode de la décharge psychomotrice ou le suicide. Les décompensations des personnalités paranoïaques ou des personnalités « borderline » se font volontiers sur un mode psychotique. Les débilités mentales sont susceptibles elles aussi de décompenser sur le mode de la bouffée délirante ou confusionnelle. Le suicide est alors bien souvent au rendez-vous.


3.0 LE SUICIDE DANS LES CIVILISATIONS
Histoire du suicide


La psychiatrie classique veut que l’homme normal dans les situations critiques garde la possibilité de revenir à d’ultimes défenses. Ainsi la plupart des psychiatres estiment que l’homme normal ne se suicide pas et que l’acte suicidaire est toujours pathologique.
Mais cependant l’histoire des civilisations et des religions nous offre de nombreux exemples de suicides raisonnés: le suicide héroïque, le suicide d’honneur et le suicide militant.
Le regard du psychiatre sur le suicide doit être prudent, documenté et raisonné. Dans les situations critiques extrêmes de l’existence l’idée du suicide peut être envisagée par l’homme sans que pour autant il passe toujours à l’acte. Le suicide a été dans certains cas une réponse compréhensible devant l’effondrement cataclysmique des valeurs. On évoque irrésistiblement le destin du philosophe berlinois Walter Benjamin fuyant le nazisme jusqu’à Portbou au delà de la frontière pyrénéenne. Menacé d’expulsion il se suicide à 48 ans. Quelques autres suicides mystérieux sont une source de méditation: les suicides de Romain Gary, de l’écrivain Henri de Montherlant, celui de Primo Levi et de Bettelheim mais aussi celui du poète Paul Celan.
Les suicides héroïques
Ce type de suicide appartient au monde stoïcien et de ce fait il est très éloigné de l’univers de la pathologie psychiatrique. Le suicide héroïque répond à un sens élevé d’une mission. Les cas célèbres ne manquent pas de Socrate qui but la ciguë à Sénèque et parmi nos contemporains celui de Jean Moulin.


Le suicide de Socrate


La mort de Socrate en est sans doute le paradigme immortel du suicide héroïque. Socrate fut condamné à mort par Mélétos et par les 501 héliastes d’Athènes pour avoir voulu pervertir la jeunesse. Xénophon nous rapporte dans les Mémorables que Socrate mourut en 399 av. J.C. condamné à boire la ciguë et il s’est longtemps demandé comment on a pu persuader les Athéniens qu’il méritait la mort comme criminel d’État. Platon nous a décrit la geste de Socrate dans le Phédon qui est un texte émouvant traduit par des générations de lycéens de seconde: « Un serviteur apporte la coupe liquide du broyat de ciguë. Socrate s’adresse à Criton: «Les gens dont tu parles adoptent cette conduite de retarder la mort croyant que c’est autant de gagné Quant à moi, il est naturel que je n’en fasse rien. Je n’ai rien à gagner à boire un peu plus tard. Je me rendrais ridicule à mes propres yeux en m’accrochant à la vie et en économisant une chose que déjà je ne possède plus »


- (117a)     - «Καὶ ὁ Σωκράτης, εἰκότως γε, ἔφη, ὦ Κρίτων, ἐκεῖνοί τε ταῦτα ποιοῦσιν, οὓς σὺ λέγεις – οἴονται γὰρ κερδαίνειν ταῦτα ποιήσαντες – καὶ ἔγωγε ταῦτα εἰκότως οὐ ποιήσω· οὐδὲν γὰρ οἶμαι κερδανεῖν ὀλίγον ὕστερον πιὼν ἄλλο γε ἢ γέλωτα ὀφλήσειν παρ᾽ ἐμαυτῷ, γλιχόμενος τοῦ ζῆν καὶ φειδόμενος οὐδενὸς ἔτι ἐνόντος. Ἀλλ᾽ ἴθι, ἔφη, πείθου καὶ μὴ ἄλλως ποίει.»
- Καὶ ὁ Κρίτων ἀκούσας ἔνευσε τῷ παιδὶ πλησίον ἑστῶτι. Καὶ ὁ παῖς ἐξελθὼν καὶ συχνὸν χρόνον διατρίψας ἧκεν ἄγων τὸν μέλλοντα δώσειν τὸ φάρμακον, ἐν κύλικι φέροντα τετριμμένον.
Ἰδὼν δὲ ὁ Σωκράτης τὸν ἄνθρωπον, εἶεν, ἔφη, «Ὦ βέλτιστε, σὺ γὰρ τούτων ἐπιστήμων, τί χρὴ ποιεῖν;»


« Criton fit signe aux gens chargés de lui donner la coupe de poison. Et Socrate dit alors: « Fort bien mon ami mais que faut-il que je fasse? – C’est à toi de me l’apprendre. – Rien d’autre que te promener quand tu auras bu jusqu’à ce que tu sentes tes jambes lourdes et alors, étendu sur le lit, le poison agira de lui-même » Il tendit la coupe que Socrate prit avec la plus parfaite sérénité sans aucune émotion perceptible sur son visage. Il demande encore calmement s’il peut faire de ce breuvage un sorte de libation – Nous en broyons tout juste le nécessaire, lui répondit cet homme. – Bien -dit Socrate- mais puissent au moins les dieux bénir notre voyage et le rendre heureux. C’est ma requête: puissent-ils exaucer mes vœux!» Il porte alors la coupe aux lèvres il la boit avec une tranquillité et une douceur merveilleuse. Nous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos larmes. Mais en le voyant boire nous perdîmes la maîtrise de de nos émotions. Mes larmes en dépit de mes efforts devinrent intarissables et je me couvris de mon manteau par discrétion. Ce n’était pas le malheur de Socrate que je pleurais mais le mien en songeant quel ami j’allais perdre. Criton était sorti en pleurant et Apollodore qui n’avait presque pas cessé de pleurer se mit alors à sangloter si fort que personne n’y fut insensible à l’exception de Socrate. «Que faites-vous mes bons amis! N’avais-je pas renvoyé les femmes pour éviter des scènes aussi peu convenables? N’ai-je pas dit qu’il faut mourir avec de bonnes paroles? Soyez calmes et montrez plus de fermeté. Ces mots nous firent rougir et alors nous retînmes nos pleurs». Pendant ce temps Socrate, se promenant, sentit ses jambes s’alourdir et il se coucha sur le dos comme l’homme avait conseillé de faire. Ce dernier s’approcha, examina un moment les pieds et les jambes et puis serrant fermement le pied il demanda s’il ressentait quelque chose. Socrate dit ne riens ressentir. L’homme serra ensuite les jambes et, portant ses mains plus haut, il nous fit voir que le corps se glaçait et se raidissait. Il nous dit que dès lors que le froid gagnerait le cœur Socrate alors nous quitterait. Le bas-ventre était déjà tout glacé. Socrate soulève sa couverture et prononce ses dernières paroles: «Criton nous devons un coq à Esculape. N’oublie pas d’acquitter cette dette. – Cela sera fait, répondit Criton, mais vois si tu as encore quelque chose à nous dire». Socrate ne répondit rien et puis il eut un mouvement convulsif. L’homme le découvrit alors tout à fait. Le regard était fixe. Criton lui ferma la bouche et les yeux. Voilà mon cher Échécrate quelle fut la fin de notre ami, de l’homme qui fut assurément le meilleur des hommes de ce temps, le plus sage et le plus juste de tous les hommes ».


Le suicide antique


Le suicide au cours de l’histoire a été tour à tour dissimulé, héroïsé et puis enfin médicalisé. Le suicide antique est celui de l’héroïsme depuis Socrate jusques aux guerriers de Massada.

Le suicide à Rome et à Athènes
Dans la société romaine le suicide d’honneur était parfaitement toléré. Le suicide de Socrate fut certes imposé comme un équivalent de la peine de mort décrétée par l’assemblée des héliastes. Mais enfin il s’agit effectivement d’un suicide à la ciguë.
Les Juifs de Massada se sont suicidés collectivement en 74 av. J.C.afin d’éviter la captivité romaine.
Le commandant de l’armée romaine de Judée, Lucius Flavius Silva, marcha sur forteresse de Massada avec sa Légion. Les sicaires étaient sûrs de leur force mais ils furent troublés par l’utilisation contre eux des captifs hébreux: ils n’ont pas osé les blesser. La légion romaine découvrit alors dans la forteresse investie les corps des défenseurs suicidés en masse plutôt que de se rendre.
Le suicide à l’âge classique est examiné sous l’angle du péché. L’acédie est une forme particulière de dépression monacale ou claustrale qui a pu quelques fois conduire au suicide. Les sept péchés capitaux identifiés par Thomas d’Aquin sont l’acédie ou la paresse spirituelle, l’orgueil, la gourmandise, la luxure, l’avarice, la colère et l’envie. L’acédie est donc beaucoup plus qu’une simple paresse. Ce trouble de la personnalité, concept théologique à l’origine, me paraît être l’ancêtre du concept de dépression.
Le suicide d’honneur
Je veux évoquer dans ce chapitre une catégorie de suicides rationnels qui n’ont pas cependant les vertus du suicide héroïque de Socrate ou de Jean Moulin. Un aristocrate dont l’honneur a été bafoué, un grand patron mis en faillite, un banquier victime de la crise de 1929 trouvaient dans le suicide une issue honorable à la déchéance sociale. Les contemporains n’ont certes plus la même conception de l’honneur que jadis mais enfin nous avons vu un grand commis de la banque Paribas en 1981 se donner la mort plutôt que de trahir la parole d’honneur donnée à ses clients.
Le suicide des malades en phase terminale. Je veux évoquer le souvenir d’un ami que j’aimais et qui était doté des plus grandes qualités humaines. Il fut atteint d’un cancer du sommet de poumon compliqué par des infections opportunistes. Je me souviens qu’il m’avait demandé mon avis à propos du traitement en cours. Il mourut dans la nuit et je compris qu’il avait augmenté le débit de la pompe à morphine. Son geste était une réponse à la perspective d’une phase terminale douloureuse mais il attestait surtout un sens très élevé de la dignité qui aujourd’hui encore suscite mon admiration.
Le suicide militant. Nous pouvons rapprocher ce type de suicide de l’ensemble des suicides héroïques. Les cas célèbres ne manquent donc pas depuis Jean Moulin jusqu’à cet héroïque compagnon du groupe Joseph Epstein-Manouchian. Des amis m’en ont fait le récit! Au cours de l’attaque d’un car allemand à Paris il reçut une balle dans la cuisse et puis, là sur le trottoir, il se tira une balle dans la tête plutôt que d’être pris par la soldatesque. Ces formes de suicide ne peuvent pas être considérées comme pathologiques. Ce sont en quelque sorte des actions en service commandé qui requièrent un courage exceptionnel.
Le suicide ordonné aux soldats comme par exemple celui des kamikazes dans l’aviation japonaise était un signe d’abnégation sans doute assorti de menaces de la hiérarchie militaire impériale. Nous connaissons aujourd’hui une nouvelle forme de suicide militant, celui des attentats suicides des militants islamistes. Constatons que ce sont bien souvent des candidats vulnérables et parfois même acculés à commettre l’acte sous l’empire de menaces sur la famille. Mais le militantisme est tout de même le guide de leur conduite suicidaire.


Le suicide et les religions


La culture juive et le suicide.- Le professeur Yehoshua Dufour nous expose les conceptions du judaïsme face au suicide. Dire que l’interdiction de se suicider entraîne une interdiction d’accorder des rites mortuaires n’est pas suffisant. Le judaïsme à la faveur des consultations rabbiniques a développé une casuistique complexe des conduites suicidaires. Il apparaît que des exceptions sont possibles et que le pardon ou la compréhension sont relativement fréquents. Des cas historiques nombreux et remarquables sont souvent cités!
Les chrétiens et le suicide.- Le concile de Braga, en 561, au nord du Portugal, précise dans le Canon 33: «On ne donnera point la sépulture ecclésiastique, c’est-à-dire celle qui se fait au chant des psaumes, à ceux qui se seront tués eux-mêmes, soit en s’empoisonnant, soit en se précipitant, soit en se pendant, ou de quelque autre manière, ni à ceux qui auront été punis de mort pour leurs crimes. On en fera pas non plus mémoire d’eux dans l’oblation». Le concile voulait certainement répondre à la tradition romaine tout en la combattant. La pleine volonté de commettre le mal est un péché. Mais cette troisième condition du péché n’est pas forcément remplie quand il existe un état de détresse. Il n’y a donc pas forcément péché mortel. En outre la personne qui se suicide, deliberato consilio, peut se repentir de son acte juste avant de mourir! «On ne doit pas désespérer du salut éternel des personnes qui se sont donné la mort. Dieu peut leur ménager par les voies que lui seul connaît l’occasion d’une salutaire repentance. L’Église prie pour les personnes qui ont attenté à leur vie». La pensée chrétienne est sans doute tout à la fois assez rigoureuse et en même temps fort bien comprise des gens. La vie est sacrée! Nous n’avons la maîtrise ni de notre origine ni de notre commencement mais ceci n’implique pas forcément l’interdiction absolue de mettre fin volontairement à sa vie. «Pour ma part, nous dit un penseur chrétien, Michel Cornu, dans des propos très émouvants, le refus du suicide et de l’euthanasie tient en partie à mon sentiment de répulsion face à la mort. Face à la mort d’autrui, j’éprouve de la peur, car la mort d’autrui me renvoie à ma propre mort, et l’espérance chrétienne d’une autre vie ne saurait me tranquilliser, bien au contraire. Face à la vie, dès ma prime enfance, je me posais la question du « pourquoi je vis, pourquoi moi? ». Ce n’est qu’ensuite que mon éducation en milieu catholique très conservateur a orienté ma réflexion. Me faut-il contester le caractère “sacré” de la vie? Le terme de “sacré” est pour moi l’expression du « fascinosum et tremendum » que j’éprouve lorsque je me découvre comme individu. Je m’interdis donc d’attenter à la vie, à la mienne, à celle d’autrui et à celle de tous les autres êtres vivants. Cependant, ma solide certitude peut être ébranlée par une rencontre». Admirables propos qui disent bien le déchirement du chrétien devant un suicide répondant à une maladie fatale, qu’il peut comprendre tout en le condamnant.
Pour les musulmans la mort survient en quelque sorte à une date prédéfinie divinement pour chacun d’entre nous si bien que le croyant musulman ne peut ni porter atteinte à son corps ni décider lui-même de la fin de sa vie.
En réalité le suicide paraît très généralement interdit aux religions du livre et il compromet les funérailles religieuses. Mais dans de nombreux cas les deux religions du livre reconnaissent des formes de suicide des martyres sans les condamner formellement. Mais d’une façon générale les trois religions du livre nous disent que notre vie est un bien précieux qui ne nous appartient pas et qu’on ne peut y porter atteinte sans s’exposer aux défauts de sacrement.


4.0 PSYCHIATRIE DU SUICIDE


1) Le survol des quatre formes de suicide.
2) Le diagnostic psychiatrique des suicides.
3) Les cas cliniques de suicides psychotiques.


Vues générales sur le suicide.


Les quatre grandes formes de suicide seront revisitées. Les suicides psychotiques et névrotiques, les suicides symboliques et rationnels et enfin le problème des suicides ordaliques.
L’étude psychiatrique du suicide évolue certainement avec le temps. J’avais fait jadis en 1972 une étude des conduites suicidaires dans l’univers des services de médecine générale de l’Assistance Publique à Paris. Le suicide est essentiellement un acte auto-agressif. Mais il est aussi un acte antisocial car en somme il déclenche dans la société une réaction émotive qui va de la pitié à la condamnation. On distingue différents degrés de gravité ou de réalité dans l’acte suicidaire: le suicide lui-même, la tentative de suicide, la velléité de suicide et les idées de suicide, le chantage au suicide et enfin les formes déguisées de suicide comme par exemple les automutilations du schizophrène et certains cas d’anorexie. La valeur séméiologique du suicide est très variable. Elle peut aller de l’existence d’une psychose schizophrénique à la simple émergence de conflits psychiques insolubles chez une personne immature. Quoi qu’il en soit, on a décrit à juste titre, une sorte de phénoménologie du suicide commune à toutes les tentatives. Ultime parole ou signe adressé à autrui, le sentiment qui domine est celui d’une recherche d’affection et de compréhension.


4.01 Les suicides psychotiques


Les suicides psychotiques ou suicides délirants sont essentiellement ceux des schizophrènes. Ils ne s’observent que tout à fait exceptionnellement dans les consultations de médecine générale. Le suicide se produit alors dans un contexte délirant, hallucinatoire et autistique. Il s’accompagne parfois d’automutilation. Le motif en est habituellement étrange. Le malade, en effet, expose qu’il y est exhorté par des voix ou par des raisons personnelles qui démontrent la fascination du néant. La psychose mélancolique ne pose guère de problème diagnostique. On fait cependant preuve d’une plus grande attention devant des formes plus rares de suicide comme le suicide collectif ou le suicide altruiste.
Les suicides psychotiques peuvent être encore, dans la nosologie psychiatrique française traditionnelle, le fait des délires de persécution, de la psychose hypocondriaque ou des bouffées délirantes stuporeuses. Les tentatives de suicide délirant requièrent une hospitalisation en milieu spécialisé. S’il en est besoin, il est nécessaire d’effectuer un internement légal. La méthode est celle de l’hospitalisation à la demande d’un tiers ou HDT (anciennement le « placement volontaire »). Celui-ci requiert un accord écrit d’un parent ou d’un ami qui accompagne le malade à l’admission hospitalière spécialisée et, depuis la loi de 1990, il est nécessaire de rédiger deux certificats de médecins prescripteurs mentionnant les symptômes et la nécessité de placer le malade dans un établissement régi par la loi de 1990 (le prescripteur doit préciser ces termes). Je dirai d’ailleurs quelques mots de l’aberration de la loi de 1990 aux modalités à ce point irrationnelles qu’elles rendent ces hospitalisations désormais difficiles au grand dam des patients et de leur famille. Un traitement imposé dans les cas très précis de suicide délirant est certes un geste arbitraire. Mais il est non seulement moralement justifié mais en outre il est utile et salvateur. Souvenons-nous dans ce cas combien la contrainte peut s’avérer salvatrice. Lorsqu’il s’agit d’une urgence et que le malade est isolé il faut requérir l’autorité publique en vue d’une hospitalisation d’office ou HO anciennement « placement d’office ». Je préconise assez souvent la rédaction d’un certificat d’hospitalisation d’urgence qui requiert un seul médecin certificateur. Dans les services hospitaliers l’HDT s’effectue d’une façon classique tandis que l’HO est facilité. Le médecin du service de médecine interne peut en effet requérir la direction de l’hôpital et l’autorité publique pour que soit légalement possible le transfert d’un tel malade dans un service psychiatrique. C’est le classique réquisitoire.


4.02 Les suicides névrotiques


Si les admissions des tentatives de suicide délirant sont exceptionnelles dans les services de médecine générale, celles des suicides névrotiques sont d’observation presque quotidienne. Il faut en distinguer deux formes.
Le suicide symptomatique d’une névrose bien connue ou évidente, génératrice d’accès anxieux paroxystiques ou d’états dépressifs. L’acte est alors produit dans un contexte d’aggravation des symptômes de la névrose, dans ses phases d’acuité, que l’entourage a aisément remarqué. A l’exception donc de situations tragiques déclenchantes la majorité des suicides et des tentatives de suicide s’intègrent bien au cadre des névroses. Le principal problème qu’ils posent n’est pas le diagnostic mais le processus thérapeutique.


4.03 Suicides symboliques et suicides rationnels


Chez beaucoup de patients le suicide survient comme un geste significatif. Cet acte dramatique doit être considéré dans ces cas comme un comportement et non pas comme un symptôme. Le suicide symbolique doit être distingué du suicide rationnel. Il vient conclure un débat interne que le sujet n’a pas su résoudre. Il met en jeu le réseau interpersonnel des intimes. Le suicide symbolique soulève le problème des thérapies adaptées: la psychothérapie individuelle ou les thérapies de groupe.
Quelques observations, en 1972, en illustreront les conditions, les modalités et les difficultés. On note parmi ces exemples des cas de suicide par sympathie: la résonance et la contagion.
1) Qu… Pierre, 17 ans. Diverses difficultés ont incité ce jeune homme à tenter le suicide. Celles-ci sont à la fois familiales et professionnelles, Ce sont d’une part la perspective d’une proche reprise d’un travail qui ne lui convient pas et d’autre part de trop fréquents contacts familiaux avec un père détesté. Après la tentative de suicide une consultation individuelle avait mis en évidence une demande thérapeutique ferme et d’excellentes capacités d’adaptation, Une consultation groupée réunit le malade, son frère aîné et leur mère. Cette consultation permet avant tout une meilleure compréhension des données du problème. Elle institue le premier acte thérapeutique du fait même que les membres de la famille abordent des problèmes qu’ils n’avaient jamais osé évoquer auparavant. Il suffira d’engager ce patient à réaliser son projet d’éloignement professionnel sans que soit nécessaire aucune autre forme de traitement.
2) Ri… Christine, 18 ans, fait une tentative de suicide en même temps qu’une amie à la fois par « sympathie » et en raison d’une déception sentimentale. Elle avait eu une liaison avec un homme qui lui apprit tardivement qu’il était marié. D’autre part, elle était fiancée à un jeune homme alcoolique, qui a rompu toute relation en apprenant l’existence de la liaison. Sa propre famille est dissociée. Bien que sa personnalité soit immature, il est peu indiqué de proposer un traitement psychothérapique. En revanche une consultation groupée qui réunit la malade, son ami et sa mère, permet de résoudre une grande partie des conflits qui lui paraissaient insurmontables.
3) Ri… Fernande, 34 ans. Tentative de suicide chez une femme déprimée à la suite d’une déception sentimentale. On note une tendance à la solitude, une immaturité affective. La personnalité est de structure hystérique. Sa profession habituelle est celle de « jeune fille de compagnie », d’accompagnatrice ou de nurse. Elle manifeste une compulsion irrésistible à s’amouracher de personnages qu’elle ne peut atteindre: hommes âgés, hommes mariés. Ses amours ne paraissent la satisfaire que dans l’exacte mesure ou le partenaire ne s’intéresse pas à elle. On songe bien entendu à la très classique « névrose de destinée ». Une cure psychanalytique pour cette patiente pourrait avoir le plus grand intérêt. Mais elle se refuse à ce type de traitement. Bien qu’elle soit consciente du caractère morbide de son comportement elle n’effectue pas de demande de soins très ferme.
4) Va… Jacques, 17 ans, élève de 1ère classique dans un lycée parisien. Tentative de suicide; coma. Nécessité d’une réanimation en milieu spécialisé. Intubation trachéale. Au sortir du coma, il exposera quelques uns des motifs le son comportement. On devine une mésentente familiale foncière. Il s’agit du destin classique d’un adolescent ballotté, victime des séparations dramatiques de ses parents. Il ne supporte pas sa belle-mère. Il ne perçoit aucune affection ni même aucun effort de compréhension de leur part. Un aumônier tente de lui venir en aide, de faciliter son insertion dans des groupes de jeunes. C’est au retour d’un tel séjour que se situe la tentative. Nous avons suscité une consultation groupée où étaient présents le jeune homme, ses parents, et l’aumônier. La tentative de suicide elle-même avait évidemment constitué une sorte de choc psychologique capable d’inciter les parents à s’interroger sur leur attitude. Mais en l’absence de ce type de consultation, les rapports antérieurs auraient pu se reconstituer sans aucune modification. Dans ces conditions, une récidive de l’acte suicidaire eût été inévitable.
5) Co. Yvette, 40 ans et Jacqueline, sa fille, 17 ans. Toutes les deux avaient fait une tentative de suicide à la même époque. Lors de la consultation groupée, elles ont pu élaborer en termes clairs le conflit qui les opposait Il s’agissait d’un tissu complexe de haines réciproques. La jeune fille déséquilibrée, prédélinquante, rejetait violemment la tutelle de sa mère. La mère n’était plus capable de supporter l’agressivité de sa fille. Elle ne se contrôlait même plus lorsqu’elle tentait de la sermonner et de la discipliner. L’avantage de la consultation groupée était très clair, Il était plus commode pour chacune, traitée isolément, de camoufler un conflit qui n’avait de vivacité que dans la vie quotidienne de ce couple mère fille. De cette façon, l’une et l’autre auraient pu résister plus efficacement à l’approche thérapeutique.
S’il est relativement aisé de rapporter un suicide à sa cause, les problèmes majeurs qu’il pose sont essentiellement d’ordre thérapeutique et doivent être connus du généraliste. Cependant, c’est au seul psychiatre qu’il appartient d’entreprendre et de poursuivre la psychothérapie nécessaire et dont les modalités individuelles ou groupales sont variables.


4.04 Suicides ordaliques


Un mécanisme particulièrement fréquent et complexe chez certains patients transforme la tentative de suicide en une conduite sacrificielle que je nomme suicide ordalique. L’histoire de ce rituel ordalique nous rappelle les Jugements de Dieu à l’époque franque au Moyen-Age. Les rites des Nzakara en Centrafrique obéissent aux mêmes principes comme aussi dans des communautés rigides « l’exposition » des enfants nouveau-nés fragiles. La pensée implicite est celle-ci: « La souffrance infligée aura certainement des effets transcendants ». Dans la pensée contemporaine le jugement du destin ou la justice immanente sont une transposition des anciens Jugements de Dieu!


4.2 Le diagnostic psychiatrique du suicide

Le suicide dans la nosologie psychiatrique


Le suicide est un mode de comportement qui concerne presque toutes les catégories nosologiques. Les diagnostics classiques du suicide sont les suivants::
A) Les états dépressifs. On pose souvent ce diagnostic de façon abusive. Nous devons prendre des précautions à propos d’un concept aussi confus que celui de « la maladie dépressive ». C’est une création contemporaine qui a pratiquement une valeur ethno-psychiatrique dans la mesure où elle note une sorte de désespérance culturelle occidentale. Aussi convient-il d’adopter une démarche nosologique plus rigoureuse.
a) La mélancolie -c’est à dire la psychose maniaco-dépressive- est porteuse des idées de mort. Ses composantes essentielles comme la douleur morale, la culpabilité, l’auto-accusation et l’inhibition psychomotrice sont propices au retournement des pulsions agressives et destructrices contre soi-même. La tentative peut marquer le début de l’accès. Dans les formes anxieuses et stuporeuses, on la retrouve surtout à l’acmé. Il s’agit alors d’un raptus brutal. Il n’est pas rare que le patient mette en œuvre une stratégie suicidaire dans l’enceinte même de l’hôpital après l’avoir soigneusement dissimulée et méthodiquement préméditée. Je me souviens d’une quinzaine de cas au cours de trente années d’expérience hospitalière à Maison Blanche et à Sainte Anne. Le mélancolique peut encore se mutiler gravement ou refus l’alimentation. Quant au suicide collectif ou altruiste il est toujours médiatisé, spectaculaire et dramatique. Enfin, fait important, le suicide au décours de l’accès mélancolique, à la phase d’amélioration, est une menace redoutable quant on concède un allègement du traitement. La question du traitement est posée. Les antidépresseurs, aussi bien les classiques thymoanaleptiques que les modernes sérotoninergiques, favorisent la levée de l’inhibition psychomotrice et recèlent un risque spécifique. Il faut selon moi considérer avec une prudence raisonnable le fonctionnement biochimique de l’ensemble des antidépresseurs: ils n’ont pas l’action simple et magique qu’on leur prête trop souvent. Je préconise une prescription double et de longue durée d’anxiolytiques et d’antidépresseurs.
b) Les états dépressifs réactionnels, surviennent au décours d’un événement douloureux. Le suicide y apparaît comme un appel à l’aide.
c) Les états dépressifs névrotiques et les névroses. Ils marquent la décompensation d’un état névrotique jusque-là bien toléré. Le passage à l’acte est fonction de la structuration des mécanismes de défense du Moi. Les velléités suicidaires peuvent rester dans le domaine de la pensée obsédante. Les processus d’identification et les comportements d’imitation jouent un très grand rôle au moment des passages à l’acte. Une tentative de suicide peut émailler l’évolution de la plupart des névroses. Ce ne sont pas tant les névrosés obsessionnels ni non plus les névrosés phobiques mais surtout les grands névrosés hystériques qui font des tentatives de suicide. Ce sont alors autant de formes de quête affective, de revendication régressive, de tentatives de retour au sein maternel qui, toutes, requièrent une thérapie analytique. Dans les cas de névroses de caractère comme d’ailleurs à la faveur des syndromes borderline le suicide impulsif répond à un défaut de la cuirasse du moi. Le défaut d’enveloppe du moi a été longuement étudié par Anzieu et il demeure encore aujourd’hui un sujet de recherche prometteur.
B) La schizophrénie. – Je considère cette pathologie comme la pourvoyeuse principale des suicides aboutis. Le suicide est en effet une modalité assez fréquente au cours de l’évolution de la psychose schizophrénique à la faveur d’un épisode anxieux, d’un accès catatonique ou d’un délire paranoïde. Le diagnostic est crucial. Les traitements devraient être très précoces. Il est donc nécessaire d’opposer les divers modes d’approche diagnostique. Les uns sont volontiers scolaires et réducteurs. Le diagnostic, dans la première approche, nécessite au moins 2 des manifestations parmi les suivantes. Des symptômes positifs ou productifs: idées délirantes impliquant un phénomène manifestement invraisemblable, accès hallucinatoires persistants ou incohérence globale. Des symptômes négatifs ou déficitaires: repli sur soi, appauvrissement de la pensée et des émotions ou un comportement catatonique. Mais dans une deuxième approche le diagnostic est plus spécifiquement psychiatrique. « La schizophrénie est un ensemble syndromique répondant à des mots clefs comme l’athymhormie ou conduite dévitalisée et l’atypicité de la dépression ou de l’excitation qui est en réalité un synonyme de la discordance schizophrénique. Bref il s’agit d’un ensemble dont les composantes sont la bizarrerie, l’incohérence, le négativisme ou l’indifférence, l’absence de syntonie dans le contact c’est-à-dire une certaine froideur, un retrait affectif, l’agressivité et de l’ambivalence psychomotrice. La discordance est une manifestation de la désagrégation psychique. Elle est idéo-affective et psychomotrice sous la forme de la catatonie et des sourires discordants. La dissociation psychique composée de l’impénétrabilité, de la bizarrerie, du détachement et de l’ambivalence est pathognomonique de la schizophrénie. »
C) Les délires chroniques. – Le suicide peut répondre à un ordre hallucinatoire ou à un sacrifice mystique délirant.
D) Les états confuso-oniriques.- Le suicide est possible à l’acmé de la bouffée stuporeuse. Le traumatisme est une étiologie particulière de ces états. Ainsi peut-on redouter dans l’heure qui suit un accident d’auto qu’une bouffée confuse entraîne une tentative de suicide.
E) L’épilepsie.- Le suicide chez eux n’est pas aussi rare qu’on le dit. Dans les hystéro-épilepsies, l’intrication fait problème entre la tentative de suicide et les vraies ou les fausses crises comitiales.
F) Les tentatives de suicide chez le psychopathe ou chez le classique « déséquilibré psychique » sont fréquentes. La raison essentielle est l’impossibilité d’adaptation à un milieu quelconque. Les personnalités narcissiques ou «borderline», sous le générique duquel nous regroupons: – les personnalités abandonniques, marquées par l’immaturité affective et l’impossibilité de surmonter des angoisses dépressives importantes lorsque l’objet anaclitique vient à manquer; – les personnalités psychopathiques chez lesquelles le passage à l’acte, impulsif et violent, marque l’impossibilité de surmonter une quelconque frustration; il s’agit souvent de sujets, qui, de par leur impossibilité d’une relation stable et continue, multiplient les ruptures affectives, professionnelles, sociales, se trouvant ainsi progressivement désinsérés d’un groupe social qui les rejette – les personnalités dépressives au sens « kleinien » du terme, trouvant divers aménagements obsessionnels ou hystériques et souvent dénommées névroses de caractère;
- les tentatives de suicide en particulier dans les syndromes borderline m’ont particulièrement intéressé; les personnalités borderline cultivent les pulsions suicidaires; on trouve chez ces patients un certain nombre de traits en commun à savoir le désir de se protéger de fantasmes de persécution et de destruction issus d’une relation tendue avec les imagos parentales; dans la plupart des cas on décrit durant l’enfance des relations extrêmement dures avec les deux parents; un de mes patients a perçu son père comme un officier tortionnaire avec ses manies du commandement, ses comportements de survie et ses horaires minutés.
- chez les toxicomanes et les alcooliques on peut décrire le suicide dans diverses circonstances complexes; la tentative peut survenir au cours des décompensations confusionnelles.


4.3 Des cas cliniques psychiatriques


Voici trois cas exemplaires de suicide appartenant aux grandes catégories nosologiques l’un était un mélancolique, un autre un schizophrène paranoïde et un troisième était un syndrome de Cotard.
Voici le cas clinique d’un patient que j’avais suivi quelques mois à l’Hôpital Sainte-Anne en 1976. Mr Z. dirigeait l’une des célèbres firmes de disques ou labels. Il avait traversé plusieurs épisodes maniaques puis mélancoliques. La dernière phase fut mélancolique. Il exprimait des idées de ruine et de fin du monde tout à fait caractéristiques. A la période la plus critique il fut convaincu de détenir en son for intérieur une sorte de désastre à l’échelle du monde au point de méditer la mise à mort altruiste de l’ensemble de sa famille. Quand il fut amélioré il put sortir et rentrer chez lui. Six mois plus tard les symptômes dépressifs réapparurent. Je l’ai revu à ma consultation de Sainte-Anne et je lui prescrivis un traitement à base de Tofranil et de Nozinan. J’ai déclaré à Monsieur Z et à Madame Z que je souhaitais le réadmettre dans le service. Il avait conservé un très mauvais souvenir de l’hôpital. Tous deux se récrièrent qu’ils préféraient attendre avec le traitement de ville. Je me souviens que j’étais néanmoins attentif à son état et je lui demandai de revenir avec son épouse 15 jours après pour décider de la suite des événements à savoir la poursuite du traitement en ville ou bien la ré-hospitalisation. Saisi d’un mouvement de méfiance j’avais demandé à la famille de m’amener toutes les armes présentes à la maison pour que je puisse les garder en dépôt provisoire. Le jour même du rendez-vous, à la minute même, je reçus un appel téléphonique de Madame qui effondrée me prévenait qu’il ne viendrait pas puisqu’il s’était enfermé dans son auto. Et puis une heure après nouvel appel au téléphone: il ne viendrait plus parce qu’il s’était tiré dans l’auto un coup de carabine dans la tête! Je ne manque pas d’évoquer ce souvenir amer et pénible! Par la suite la fille du patient était venu me demander un certificat attestant que le suicide était pathologique afin de permettre un enterrement religieux. »
Les diverses formes de la schizophrénie sont certainement les plus grands pourvoyeurs de suicide dans une atmosphère de grande imprévisibilité. Voici le cas clinique d’un patient que j’avais longuement suivi dans un Hôpital de Jour psychiatrique entre 1969 et 1974 ou 1980. Ce patient était un schizophrène paranoïde depuis en somme ses 20 ans et quand je l’ai connu il avait 40 ans. Je me souviens qu’il m’attendait chaque matin sur le trottoir, parmi les vitrines des magasins de fourrures et ds porcelaines, devant la porte d’entrée du petit hôpital que j’avais fondé et qui se situait rue d’Hauteville à Paris. Il me saluait et puis prodiguait quelques propos aimables à mon endroit. Il était convaincu d’être possédé par un démon qui avait pris une grande emprise sur toute sa personne et qui en outre commandait ses pensées et ses discours jusqu’à la forme des phonèmes qu’il émettait. Il s’agissait donc en partie de zoopathie et de xénopathie. Ce vaste syndrome d’automatisme mental de Clérambault s’inscrivait bien parmi les nombreux symptômes de sa pathologie schizophrénique paranoïde. Sa mère était elle-même convaincue qu’il était ensorcelé et que cela pouvait se voir sur son visage. Sa mort me fut annoncée brutalement quelques années après que j’eusse quitté le service. Le suicide s’était produit dans une atmosphère d’obéissance à des ordres d’un au-delà démoniaque.
Voici le cas d’un autre patient suivi dans un Hôpital de Jour à Paris. Nous avions mis son psychiatre en garde contre le risque de suicide. Ses productions délirantes avaient certes évolué favorablement mais il décréta un jour qu’il était devenu immortel. Son psychiatre habituel, de formation générale assez faible, considéra que le moment était venu de lui permettre une sortie d’essai alors qu’en réalité il eût fallu comprendre exactement l’inverse. Le sentiment d’immortalité signait le syndrome de Cotard! Le patient le jour même de sa sortie, hélas, a posé la tête sur le ballast au passage du train!
D’une façon générale, la mélancolie prévient tandis que la schizophrénie surprend!


5.0 EPIDEMIOLOGIE DU SUICIDE
Suicide et statistiques


Parmi les pays de l’OCDE, les taux de suicide sont les plus forts au Japon et en France (de 15 à 20 pour 100000) et les plus faibles en Italie, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Le taux de suicide en France est de 16,2 pour 100000 habitants. L’épidémiologie du suicide est très variable dans un même pays d’une communauté à l’autre. Les tentatives de suicide représentent un chiffre considérable.


5.1 Etude de l’INSERM en 1981-1986


Les travaux de l’INSERM en 1986 avec Davidson et Philippe étudient les statistiques des suicides d’après les certificats médicaux établis par les médecins constatant les décès. Les données quantitatives sur le suicide en 1981 montrent ceci: 10580 personnes (7537 hommes et 3043 femmes) se sont suicidées en France. En 1982, le nombre de suicides connus a été de 11359 (dont 8072 hommes et 3287 femmes) et en 1983 de 11862 (dont 8447 hommes et 3 415 femmes). Les chiffres tiennent compte de la répartition inégale des tranches d’âge et des sexes. Revoyons en détail les taux connus de l’année 1982. Le suicide a touché plus souvent les hommes – 32,5 pour 100000 – que les femmes. Les taux masculin adulte oscillent en fait entre 32,5 et 41,9 pour 100000. La même étude montre la place du suicide dans la mortalité générale. Sur un total de 553 729 décès le suicide représente 2,1 p.100 des causes de décès soit 3,0 p. 100 des décès masculins et 1,3 p. 100 des décès féminins.


5.2 Etude INSERM 1995


L’étude de 1995 étudie les conséquences des tentatives de suicide sur le pronostic des troubles somatiques. D’une manière générale, les troubles psychiatriques, et particulièrement la dépression, s’accompagnent d’une surmortalité (hors suicide) par rapport à la population générale. Le risque de mortalité lié à la dépression majeure est 2,6 fois plus élevé que chez les sujets non déprimés. Les données générales sont les suivantes: il y a eu en France 11 819 décès par suicide en 1995. Soit un taux brut de mortalité de 20,1 pour 100000 habitants. On peut estimer que ces chiffres sont sous-évalués
L’étude des tentatives de suicide est beaucoup plus difficile. L’absence de données nationales est un handicap sérieux. Deux centres français, à Bordeaux et à Cergv-Pontoise, ont participé à une étude digne d’intérêt. Les résultats montrent une très grande variation du taux des tentatives de suicide d’un centre à l’autre allant de 45 à 314 pour 100000 sujets chez les hommes et de 69 a 462 pour 100000 chez les femmes. Dans un cas sur deux la tentative était une récidive et dans 1 cas sur 5 la récidive survenait dans les 12 mois suivant la première tentative. Dans la même étude les idées de suicide représentent 10 à 15 fois le taux des suicidés proprement dit. D’après une étude plus récente faite en France 17,7% des personnes avaient pensé au moins une fois dans leur vie au suicide!
Les auteurs veulent évaluer les liens entre suicide et dépression. Une revue de la littérature permet d’estimer que la dépression est le trouble psychiatrique le plus fréquemment associé au suicide: 40 à 85% des sujets qui se suicident seraient déprimés au moment de leur geste; les patients présentant un trouble de l’humeur ont un risque de décès par suicide multiplié par 30 par rapport à la population générale. Pour ces auteurs la définition plus précise du champ des dépressions médicalement curables constitue un enjeu crucial. Ils souhaitent mieux connaître la personnalité d’un déprimé et prédire partiellement les non-répondeurs au traitement antidépresseur ou de prévoir la plus ou moins grande probabilité de rechute ou de récidive. Cette posture est légitime mais les études fondées sur une croyance en la maladie dépressive sont sujettes à caution. En dépit de la prudence des auteurs de cette étude je considère que le concept de dépression n’est certainement pas pertinent. C’est un mot-valise!


5.3 Une étude de l’INSERM en 1997


Une étude de l’INSERM en 1997 montre une incidence du suicide en France d’au moins 11000 à 12000. Le taux de suicide est de 20 à 24 pour 100000 ce qui fait de la France un pays à forte mortalité suicidaire d’après l’OMS (1999). Le suicide est trois fois plus fréquent chez l’homme que chez la femme. Le suicide est exceptionnel chez l’enfant soit 0,2/100000 chez les 5-14 ans en 1994. Les modes de suicide les plus utilisés sont la pendaison (37%), les armes à feu (25%), l’intoxication par médicaments (14%), la noyade et la chute.


5.4 Une étude de l’INSERM en 2001


Une étude de l’INSERM en 2001 décrit en France 160000 tentatives de suicide par an. Une autre étude aux Etats-Unis estime la prévalence sur la vie entière des « TS » à 4,6% chez les 15-54 ans (étude NCS, Kessler et coll., 1999). Le mode des tentatives résultent à 90% d’intoxications médicamenteuses et de phlébotomies. On relève 40% de récidives dont la moitié dans l’année suivant la tentative. Un antécédent de TS est ainsi l’un des plus importants facteurs de risque de récidive de suicide.
Une étude de la SOFRES en France en janvier 2000 nous donne à propos des idées suicidaires un rapport « idées de suicide/TS » autour de 4/1000 et d’autre part plus de 13% ont répondu par l’affirmative à la question: « Vous-même, avez-vous déjà envisagé sérieusement de vous suicider? ». Le risque de passage à l’acte est augmenté quand il y a élaboration d’un plan suicidaire. L’évaluation des idées suicidaires a donc une grande valeur.


6.1 Le suicide au travail en 2003


Les résultats en 2003 d’un questionnaire aux médecins du travail de la région Basse-Normandie à propos des suicides ou des tentatives de suicide liés au travail au cours des 5 années récentes (1995-2000). Les 201 médecins du travail dénombrent 107 cas de suicides ou de tentatives de suicides: 68% sont des hommes de 30 à 50 ans ayant plus de 5 ans d’ancienneté, un tiers d’entre eux souffraient déjà antérieurement de pathologies anxio-dépressives. Les relations entre le travail et la souffrance ou les suicides sont incertaines. Le rôle du travail comme facteur de suicide est difficile à établir. Un conflit aigu sur les lieux de travail peut constituer un déclencheur. Dans 47% des cas le salarié avait déjà parlé au médecin de travail de ses soucis professionnels. Parmi les difficultés les restructurations ont été particulièrement mal vécues du fait de la perte des repères. Quant au harcèlement moral il est fort peu invoqué parmi les motifs des tentatives. Par contre le sentiment d’isolement est souvent invoqué. Comme ces médecins du travail j’estime que l’émotion cathartique est une très mauvaise posture. Les réactions des acteurs de l’entreprise, les salariés, la hiérarchie, les collègues, les syndicats et les médecins du travail eux-mêmes, dans ces circonstances, sont souvent gouvernées par l’émotion cathartique. Ces postures risquent d’aggraver la situation! Que la tentative de suicide soit un appel au secours ou une réelle volonté d’en finir, la gravité du geste ne laisse jamais l’entreprise indifférente. Mais dans tous les cas les interventions publiques des tiers sont apparues comme aggravantes. La métaphore des incendies sera éclairante. On voit souvent des interventions de personnes de bonne volonté qui voulant éteindre un incendie tout à la fois ouvrent les fenêtres et font du vent et qui de ce fait aggravent le sinistre et augmentent la panique.


6.2 Le suicide au travail en 2009


En octobre 2009 des événements dramatiques se sont succédé les uns aux autres dans une ou deux entreprises en voie de restructuration. Dans l’une d’entre elles, une entreprise de 100000 personnes, 23 suicides en 20 mois, des hommes, techniciens bien formés de plus de 50 ans, ont été recensés. La presse s’en mêle. Des spécialistes sont consultés: essentiellement des sociologues. L’une d’entre elles nous dit: «Il n’y a pas stricto sensu de vague de suicides». Une étude épidémiologique attentive permet d’écarter la notion abusive de « vague ». Les psychiatres savent qu’un suicide dans un service spécialisé ne doit pas être annoncé aux autres membres de la collectivité en raison de son effet d’entraînement et de contagion auprès des plus vulnérables. Communiquer sur ces chiffres paraît difficile. Toute une littérature en psychopathologie est en effet destinée en priorité aux spécialistes. En revanche les mesures à prendre requièrent un langage accessible à tous. Et d’ailleurs je considère que ce n’est pas la tâche seule des psychiatres!
Je rappelle que le suicide est un phénomène qui concerne en France 16 à 25 pour 100000 personnes par an. Le « lissage » du taux est nécessaire à propos d’une population spécifique comme celle d’une grande entreprise nationale dans laquelle on a recensé en période critique 25/100000 suicides. Le suicide par type de profession est constamment étudié. La première observation est celle-ci; les personnes qui se suicident le plus sont celles qui n’ont pas d’emploi. Les personnes souffrant de maladies mentales ont certainement plus de mal à accéder à un emploi. Plus exactement les psychiatres ont coutume d’encourager l’orientation des personnalités fragiles vers les emplois bénéficiant d’une excellente protection sociale, meilleure dans tous les cas que celle qu’on trouve dans la plupart des entreprises privées. On trouve une pathologie mentale structurée dans 90% des cas de suicide.


7.0 L’évaluation et la prévention des risques suicidaires


Rihmer en 1996 a proposé de classer les risques en trois catégories. Les facteurs de risque primaires sont les troubles psychiatriques, les antécédents familiaux et personnels de suicide et de tentatives de suicide, la communication à autrui d’une intention suicidaire et l’existence d’une impulsivité. Les facteurs de risque secondaires et tertiaires ont une valeur prédictive moins grande. Les facteurs de protection sont le soutien familial et social de bonne qualité, le fait d’avoir des enfants et des relations amicales diversifiées. Invoquer un hypothétique concept de résilience me paraît flou et fort peu convaincant. Les facteurs de protection me paraissent très importants. Ils requièrent une étude attentive.
L’auteur conclut ainsi: « Le risque de suicide est de 6 à 22 fois supérieur chez les sujets souffrant d’un trouble mental avéré. Les études rétrospectives montrent l’existence d’un trouble psychiatrique chez plus de 90% des suicidés. Les diagnostics les plus fréquemment portés sont ceux de dépression (50%), d’alcoolisme (30%), de trouble de la personnalité (35%) et de schizophrénie (6%). Dans les institutions psychiatriques on évoque d’habitude trois grandes causes de suicides constatés à l’intérieur des murs hospitaliers à savoir la schizophrénie, la mélancolie et les raptus anxieux de sujets additionnant des facteurs de handicap par exemple une débilité mentale et une épilepsie mal contrôlée de surcroît.


Echelles préventives de suicide


Dans la majorité des cas, le suicide n’est ni soudain ni impulsif. Il est bien souvent prévisible et évitable. Il est possible et nécessaire d’évaluer le risque. Il faut déterminer les groupes à risque avec un degré de létalité élevé. Il faut évaluer avant la période critique la phase d’élaboration et le cheminement significatif.
La conception Roy-Chavagnat
En mai 1987 Roy et Chavagnat (Poitiers) proposent trois variables de grande valeur prédictive: l’alcoolisme (chance multipliée par 5), les précautions prises par le sujet pour ne pas être découvert et le chômage. On doit retenir avec ces trois critères un risque global de 4,8% de suicide létal dans les 10 ans qui suivent.
Les items de prédiction du Dr Jerome A. Motto
Dans l’échelle CEISR du Dr Jerome A. Motto (1989) nous trouvons 15 items pertinents de prédiction du suicide répartis sur une échelle de 0 à 100. Parmi ceux-ci l’expression de pulsions suicidaires (107), le caractère sérieux de la tentative présente de suicide (94), l’orientation active bisexuelle ou passive homosexuelle (69), le stress spécial (67), la perte d’argent angoissante (67), la perte de poids de 1 à 9% (64) et les idées de persécution ou de référence (63). La notion de trois hospitalisations antérieures au moins pour motifs psychiatriques et enfin un item très intéressant -la réaction de l’intervieweur en face de la personne-. Si elle est peu positive (42) ou bien si elle est neutre ou négative (85)
Les concordances sont bonnes dans l’échelle de Motto puisque un score de 560 points indique plus de 10% de taux de suicide dans les deux ans qui suivent.


7.1 Les interventions thérapeutiques


Une brève hospitalisation permet de lutter contre les moyens mis en oeuvre pour réaliser le suicide et de dresser le bilan des séquelles éventuelles. Le contact avec le psychiatre devrait être immédiat et devrait en outre évaluer l’indication d’une éventuelle psychothérapie. Il n’est guère possible d’emblée d’ouvrir la discussion subtile du type de psychothérapie à entreprendre. Cela dépend en effet de l’importance des troubles, de la signification de l’acte suicidaire par comparaison avec les autres symptômes, de la qualité de la demande de soins effectuée par le malade. Habituellement, l’indication oscille entre trois positions qui sont l’abstention, la psychothérapie analytique, la cure psychanalytique type. Mieux vaut parfois s’abstenir que d’entreprendre une psychothérapie prématurément interrompue par le malade. Dans ce cas, en effet, la récidive de la conduite suicidaire est très fréquente.
Au hasard de l’activité d’un service de médecine générale on retiendra deux observations de ces tentatives névrotiques trop connues, et qui relèvent d’une psychothérapie individuelle.
1) Le. Odette. 35 ans. Tentative de suicide chez une jeune femme dotée d’une personnalité de structure hystérique. Insatisfaction permanente. Recherche désespérée d’une forme de vie exaltante et romantique. Elle me dit qu’elle est depuis longtemps à la recherche d’une vie sexuelle plus satisfaisante. Elle manifeste en réalité un dégoût profond pour les rapports sexuels. Frigidité totale avec vaginisme, Cette forme particulière de l’hystérie aurait pu à juste titre être qualifiée de « bovarysme ».
L’organisation névrotique de la souffrance indique l’intérêt d’une psychothérapie psychanalytique.
2) Rn… Jacques, 50 ans, tentative de suicide en raison de difficultés familiales Il ne peut se faire obéir de ses fils. On apprend qu’il est sujet à des accès de colère peu motivés. Il s’agit d’un grand éthylique. Ici le traitement de l’appétence alcoolique domine le tableau pour autant qu’on se pose la question: de quoi l’alcoolisme était-il le reflet?


7.2 Le soin aux suicidants


La rencontre avec le suicidant s’effectue avant tout à l’hôpital où le suicidant a été transporté en raison du danger vital encouru. Nous voudrions ici insister de nouveau sur l’importance de cette rencontre dans l’enceinte même de l’hôpital général, lieu des réparations corporelles et lieu « neutre » dépourvu de stigmatisation psychiatrique. Dans la grande majorité des cas, ces séjours hospitaliers ne sont pas longs (de l’ordre de 2 à 3 jours). Dans d’autres cas, il s’agira de pathologies graves nécessitant un transfert en milieu spécialisé.


7.3 Les aides associatives


Les services associatifs en France privilégient l’écoute au dépens de l’intervention. De nos jours ces aides combinent les contacts, les appels téléphoniques et les sites et forums télématiques. De nombreux forums francophones sont apparus depuis peu. Mais il faut être circonspect. La compétence des interlocuteurs et le décalage culturel peuvent faire problème. Les pays nordiques depuis 1999 sur internet ont développé des expériences remarquables d’aide aux suicidants. Il s’agit en particulier en Finlande de sites d’aide auprès des étudiants. Je me souviens qu’à l’époque du séminaire d’Helsinki, un chercheur, M.Villamaux, psychologue, avait élaboré en France un forum, « infosuicide.org » qui recevait 220 personnes par jour avec un modérateur. Sur 206 messages de 100 mots nous trouvions 70% de femmes. Le requête générale d’un soutien en ligne ne put être exaucée. En avril 2001 au Symposium International «Psychiatrie et Internet» Mr Bernhard Otupal (Autriche) a présenté un texte sur l’évaluation et la prévention du suicide sur Internet. Des confessions appels dans des listes de diffusion posent la question de la possibilité d’une intervention préventive et de ses modalités. Mais les difficultés rencontrées sont considérables.


7.4 Traitements


La question des urgences n’est pas la plus importante. La sortie de l’hôpital par contre est délicate. La situation est souvent périlleuse. Ces patients vulnérables ne savent pas où donner de la tête. On ne peut pas attendre d’eux qu’ils soient les experts de leur propre pathologie! Ils trouvent parfois des thérapeutes insuffisamment formés. Quand ils souhaitent changer de consultation il faut toujours avoir présent à l’esprit un adage que j’aime beaucoup: « Les patients n’ont pas toujours tort ».
La pharmacopée des états dépressifs est en constante évolution:
Le carbonate de lithium dans la psychose maniaco-dépressive bipolaire constitue certes une stratégie préventive importante mais il est impossible et injuste d’attendre de lui une action magique! Une attitude pertinente consiste à bien évaluer la lithiémie et à bien apprécier les effets secondaires en particulier thyroïdiens. Le dipropylacétamide ou Depamide, le valproate de sodium et la carbamazépine ou Tégretol possèdent des effets préventifs comparables.
Les antidépresseurs ont des effets variables. La diminution du risque suicidaire chez les patients déprimés est difficile à démontrer mais elle est hautement vraisemblable. Il semble que les tricycliques soient assez souvent plus efficaces que les antidépresseurs IRS Inhibiteur de la recapture de la sérotonine ou que les IMAO. Le risque d’intoxication mortelle est en tous cas beaucoup plus faible avec les IRS qu’avec les tricycliques. C’est une observation importante puisque ces traitements sont bien souvent eux-mêmes un instrument du suicide.
Les benzodiazépines me paraissent très efficaces quant aux risques suicidaires. L’association systématique des benzodiazépines et des antidépresseurs me paraissent toujours une bonne stratégie.
Les neuroleptiques classiques ont un effet incertain sur les risques de suicide chez les patients souffrant de schizophrénie à l’exception toutefois du Nozinan! Même réflexion quant aux neuroleptiques atypiques.
La sismothérapie conserve de très bonnes indications exclusivement dans les PMD
Le recours à la psychothérapie dans toutes ces circonstances de vulnérabilité et de risque doit faire l’objet d’une évaluation qui n’a jamais été sérieusement faite. Un chapitre particulier concerne l’émergence des idées de suicide au cours d’une psychanalyse. L’interprétation des mouvements psychiques et de la relation transférentielle permet de trouver la bonne posture. Des circonstances d’exception sont possibles: suspendre les séances tandis qu’une hospitalisation d’emblée est suggérée. Tout repose alors sur la qualité de la formation du psychanalyste!


8. PSYCHANALYSE DU SUICIDE


Le suicide du déprimé névrotique revêt essentiellement un aspect relationnel. Les menaces de suicide ont une fonction de séduction et d’agression au regard de son objet. L’entourage réagit bien entendu à cette ambivalence par de l’agressivité et peut en somme aggraver la situation conflictuelle.
Examinons la signification inconsciente des idées de suicide avec ses trois composantes: le désir de la mort, le désir de tuer et celui d’être tué. Dans le désir de la mort on cherche le repos, l’annulation des tensions, la satisfaction du désir de dormir, le nirvana. Ce dernier stade est comparable à l’union fusionnelle du nourrisson avec sa mère que nous pouvons interpréter comme un désir infantile oral passif de retour au sein maternel. La composante agressive du désir de tuer est manifeste dans les cas de suicides passionnels. Elle est encore plus manifeste dans les états mélancoliques: la destruction de l’objet incorporé se transforme en une auto-destruction.
Les mécanismes de défense du Moi et les régressions sont donc:
- La régression prégénitale: le désir d’anéantissement est aussi le désir de sécurité originelle du sein maternel. Ce mécanisme plus spécifiquement psychotique résulte donc d’une pulsion fusionnelle avec une mère primaire sans aucune forme d’appel à l’aide. Le schizophrène qui se suicide ne se sent pas malheureux. Il ne perçoit plus son soi comme une entité qui lui appartient et les composantes ou les parties de l’être sont en quelque sorte « chosifiées ».
- Le narcissisme primaire. Le suicidant ne considère finalement que sa propre personne dans une sorte de rétrécissement narcissique de son existence.
- L’introjection. Le suicidant inconsolable de la perte d’un être cher se confond avec son objet d’amour intériorisé et le rejoint dans la mort
La psychanalyse s’est très tôt intéressée à la mélancolie et au deuil. L’ambivalence est la caractéristique essentielle du déprimé qui, partagé entre l’amour et la haine, opère un compromis fragile entre ses pulsions contradictoires. Le niveau prégénital de cette ambivalence dans la régression du mélancolique se situe au stade sadique oral qui confond amour et destruction objectale. Comme dans le deuil, la mélancolie est secondaire à la perte de l’objet, perte «d’une personne aimée ou d’un substitut symbolique». La perte de l’objet libidinal détermine une désintrication des pulsions libidinales et agressives qui se détournent de l’objet pour viser le Moi. Une partie du Moi du mélancolique s’identifie à l’objet perdu. Le conflit entre le sujet et l’objet est internalisé et transformé en un conflit entre le Moi modifié par l’objet et le Surmoi qui va désormais exercer son sadisme sur le Moi. Toujours à propos de la désinstrication pulsionnelle, Herman Nunberg nous a laissé parmi les plus belles pages de la clinique psychanalytique dans un texte sur « la défusion des pulsions », processus par lequel la libido est désexualisée et par lequel les instincts de destruction sont libérés. La régression libidinale peut conduire non seulement à la destruction de tous les investissements objectaux mais aussi au suicide. La compulsion de répétition facilite la défusion des pulsions. Nous connaissons les tourments cruels que s’inflige l’obsessionnel ou les impulsions au suicide du mélancolique. Des «défenses contre-dépressives» comme la manie, l’inhibition, l’obsessionalisation protègent le déprimé du suicide mais la meilleure défense réside dans le maintien de la relation avec un objet extérieur. Celle-ci constituant «un vecteur et un organisateur des pulsions». Tant que cette relation existe, un échange et une relation psychothérapique demeurent possibles. Ainsi l’incontestable richesse de l’interprétation analytique entre en contradiction avec ses limites thérapeutiques. Ceci répond à la question fondamentale: quels sont les critères d’analysabilité des suicidants? Mais voici une autre façon de poser la deuxième question fondamentale: quels sont les critères qui permettent de faire l’économie du traitement psychotrope et de l’hospitalisation. Il est bien entendu en effet que les deux approches ne sont pas vraiment concomitantes. Elles sont souvent incompatibles ou bien elles se succèdent dans le temps.
La grande question de la pulsion de mort est enfin posée. S’agit-il en effet exclusivement d’un retournement contre soi d’une agressivité «primitivement» dirigée contre l’autre et en somme d’une déviation de l’instinct de vie? Ou bien s’agit-il d’une expression privilégiée de l’instinct de mort au coeur de l’automatisme de répétition et du masochisme moral? D’où vient l’agressivité? Est-ce la conséquence de la frustration que la réalité impose aux pulsions libidinales? Un autre raisonnement nous dit que la mort est une aspiration comme une forme de retour vers un état antérieur inanimé en deçà des temps.


9.0 EXPERTS ET LEGISTES


Il existe certainement des professions exposées au risque de suicide comme par exemple les médecins, notamment les anesthésistes et en particulier les femmes et puis encore les infirmières et les vétérinaires et enfin les agriculteurs. Nous devons souligner dans ces situations particulières le rôle de la responsabilité et de la solitude.
9.1 Nous disposons de quelques données à propos des suicides dans une grande entreprise donnée en exemple en 2010. Le taux n’y était pas plus élevé que dans la population générale, en France. Un questionnaire sur la souffrance au travail a été élaboré et adressé aux salariés. C’est bien entendu une idée lumineuse. Ce type d’action n’a bien entendu aucun fondement « psychiatrique » mais cette intervention mobilise quelque chose d’essentiel à savoir la communication affective! Finalement le travail et les conditions de travail ne sont pas souvent invoquées comme ayant un impact significatif sur les taux de suicide. Le suicide en entreprise concerne des personnes ayant une vulnérabilité psychiatrique. Les événements concomitants sont habituellement des événements concernant la famille comme par exemple la maladie des enfants, la séparation d’avec une personne proche. Divers autres facteurs lourds doivent être pris en considération. Je conclurais de la façon suivante. Le taux de suicide dans cette entreprise est certes comparable à la population générale. Mais je voudrais formuler un commentaire voire une objection. L’espace clos d’une bonne entreprise devrait bénéficier aux salariés! Le statut protecteur d’une bonne entreprise doit absolument réduire de moitié le taux statistique habituel de suicides. La plupart des grandes entreprises comme France-Télécom, Renault, Peugeot ou Danone disposent d’un bon encadrement, d’une grande médicalisation et surtout d’un comité d’entreprise substantiel. Ce dispositif garantit généralement une sorte d’équilibre ou de sérénité laborieuse. Nous devons donc incriminer une insuffisance, une faille ou une inadéquation de la structure d’aide médico-sociale au personnel. Je préconise, à la faveur des restructurations d’entreprise, de mettre en oeuvre une procédure bien précise d’accompagnement des personnels les plus fragiles. J’estime que cela peut fort bien être assumé par l’encadrement. Que demandons-nous? Une période de restructuration requiert d’une part une assistance aux personnels antérieurement fragiles et une modification des missions de la médecine du travail ainsi qu’une formation permanente de la direction du personnel. Tout ceci devrait en principe suffire à obtenir de bons résultats. Les effets bénéfiques sont obtenus grâce à trois outils: – 1) La procédure Gotland auprès des médecins du travail et de l’encadrement. Cette procédure peut être remplacée par les techniques des Groupes Balint (initiation des médecins généralistes pour qu’ils acquièrent des réflexes psychothérapiques). – 2) Le suivi particulier des personnels fragiles évalués grâce à des échelles analogues à celle du Dr Jerome A.Motto. – 3) L’obtention, pour quelques personnes, de postes adaptés ou de temps partiels. – 4) La reconstitution d’un tissu relationnel capable de compenser les carences de la solidarité syndicale de jadis. Nous avons étudié les projets de quelques directeurs du personnel consistant à multiplier les réunions. C’est une réponse très partielle aux problèmes de la solitude. Nous avons également observé la mise en cause d’une direction pour avoir en somme installé une cadence de travail propice aux réactions suicidaires. Cette position est parfaitement surréaliste! La puissance solidaire d’un syndicat consiste à faire un travail revendicatif de syndicat et non pas à faire de la parapsychologie! – 5) On peut donc conseiller au minimum la création d’un tissu relationnel comme par exemple les liens « intranet » quasi quotidien, un lieu de détente et l’organisation de réunions conviviales. Ces dernières, à l’initiative de la Direction du Personnel et du Comité d’Entreprise, ont une valeur de type ergothérapique.


9.2 La causalité


L’enquête rétrospective que d’aucuns nomment autopsie psychologique consiste à élucider les origines d’un suicide. L’interrogatoire des proches, l’étude des données médicales, de la psychologie de la personne décédée et des événements déclencheurs met donc assez souvent l’existence de troubles psychiatriques.
Les causes des suicides sont donc toujours controversées. La question du «à cause de» est très compliquée. La réponse à cette question n’est pas stricto sensu médicale mais plus volontiers médico-légale. Les théories de la causalité en expertise psychiatrique ont été abondamment documentées. L’une d’entre elles, le « post hoc ergo propter hoc », c’est à dire la concomitance, mérite d’être examinée avec prudence. Ni le médecin du travail ni non plus le médecin généraliste ne sont aptes à juger de l’imputabilité d’un suicide, par exemple, aux conditions de travail. C’est le domaine spécifique des experts et des sapiteurs psychiatres. Les questions les plus complexes résident dans ces constats: la structure psychique, la prédisposition, l’état antérieur, le psychotraumatisme et la normalité psychique.
Et puissions-nous aussi avoir à l’esprit que le désir de mourir ne se confond pas avec le désir de mort!


BIBLIOGRAPHIE

Herman Nunberg « Principes de Psychanalyse »
Alexandre J. F. Brière de Boismont, « Du suicide et de la folie suicide » J.-B. Baillière, Paris, 1865
Émile Durkheim: « Le suicide » 1897.
Dr Ludwig Fineltain « Glossaire Psychiatrique » 01.01.2000, Edition Frison Roche Paris
Dr Ludwig Fineltain Le syndrome borderline http://www.bulletindepsychiatrie.com/bulle3.htm
Dr Fineltain & Pr Poulet « Examen et traitement des conduites suicidaires dans un service de médecine générale », Semaine des Hôpitaux 1972, 48 n°24 1735-1738. cf. Medline
Dr JA,Motto Journal of the Royal Society of Medicine 82:643-647, 1989 [Medline]
Publications de Jerome A. Motto M.D. Associate Clinical Professor of Psychiatry Department of Psychiatry University of California School of Medicine San Francisco Calif. 94122
Heilbron DC, Juster RP, et al: Communication as a suicide prevention program
Szadoczky E, Vitrai J, Rihmer Z, Füredi J, Suicide attempts in the Hungarian adult population. Their relation with DIS/DSM-III-R affective and anxiety disorders, European Psychiatry 2000;15: 343-7
Kessler RC, Borges G, Walters EE, Prevalence of and Risk Factors for Lifetime Suicide Attempts in the National Comorbidity Survey, Arch Gen Psychiatry 1999; 56: 617-626
XIXe Réunion du GEPS. Groupement d’étude et de Prévention du Suicide à Clermont-Ferrand 22-23 mai 1987 «Evénements de Vie et Gestes Suicidaires»
Flavius Josèphe « Guerre des Juifs », livre IV (trad.texte grec)
Roy & Chavagnat J.J.: Evaluation du risque de récidive et du risque de mortalité après une tentative de suicide. Cong Psy Neur L. Fr. 1986 & Roy et Chavagnat, Congrès mai 1987 (Poitiers)
Chavagnat, J-J. Prévention du suicide. Montrouge: John Libbey Eurotext, 2005, VI
Proceedings International Congress on Suicide Prevention (International Association)
Entretien du 26 Octobre 2009 avec le Pr Viviane Kovess Masfety
Sondage de la SOFRES Etude pour la prévention du suicide en janvier 2000
Bernard Forthomme L’acédie, la dépression, la mélancolie et l’ennui (Le cercle herméneutique) 2001
Dr Gournay 2003 « Etude des suicides liés au travail en Basse-Normandie »
Symposium International «Psychiatrie et Internet», Munich avril 2001
Bulletin de Psychiatrie: Les expertises psychiatriques Un suicide rationnel ou pathologique?
Serge Brousseau et coll. La preuve du dommage corporel L’Argus 1981

Mots clefs:
Les suicides et les tentatives de suicide représentent par leur nombre un problème majeur de santé publique. Les suicides représentent en France 12000 morts chaque année et l’on compte plus de 200000 tentatives de suicide.
D’une façon générale, le mélancolique prévient tandis que le schizophrène surprend.



capable de connaître sa propre nature lorsqu’on la lui montre, et d’en perdre jusqu’au sentiment lorsqu’on la lui dérobe



les institutions bancaires

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« Je pense que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées entières prêtes au combat. Si le peuple américain permet un jour que des banques privées contrôlent leur monnaie, les banques et toutes les institutions qui fleuriront autour des banques priveront les gens de toute possession, d’abord par l’inflation, ensuite par la récession, jusqu’au jour où leurs enfants se réveilleront, sans maison et sans toit, sur la terre que leurs parents ont conquis. »

— Thomas Jefferson, 1802



Devedjian et Madelin condamnés pour vol en 1965

C’est ce que laisse penser un article du Petit Varois ressorti par Nice-Matin. Sur Le Post, l’avocat d’Alain Madelin dit « tout ignorer à ce sujet. »
« Deux jeunes gens ont tenu la vedette. »
Le 11 novembre 1965 un journaliste du Petit Varois au sujet d’une audience en correctionnelle à Draguignan, selon Nice-Matin.

Poursuivant: « Il s’agit des nommés Devedjian Patrick et Madelin Alain, étudiants à la Faculté de Droit à Paris, à qui le soleil a quelque peu tourné la tête alors qu’ils se trouvaient en vacances sur notre belle Côte-d’Azur. »

Ce samedi, Nice-Matin ressort cette surprenante coupure de presse qui circule depuis peu sur le Web.

Pour Nice-Matin, pas de doute: on parle bien de l’actuel ministre de la Relance et de l’ancien député et ministre de Jacques Chirac.

Qu’auraient-ils fait pendant leurs vacances à La Croix-Valmer de 1965?

Des choses pas jolies-jolies, toujours si l’on en croit cette coupure de presse.

Comme? Siphonner de l’essence, voler une Simca1000 et un moteur de bateau, et détenir illégalement des papiers d’identité et même un pistolet.

Qu’ont dit ces jeunes gens à l’audience?

« Devedjian niera toute participation aux vols d’essence. Madelin, lui, reconnaît les faits qui lui sont reprochés » précisent Le Petit Varois et Nice-Matin.

A quoi ces jeunes gens auraient-ils été condamnés?

Encore et toujours selon Le Petit Varois, les deux compères avaient été condamnés par le tribunal correctionnel de Draguignan à un an de prison avec sursis et trois ans de mise à l’épreuve.

Cette peine « leur donnera peut-être matière à réfléchir » concluait alors C.P., auteur de la chronique judiciaire du Petit Varois.

Qu’en pensent les principaux intéressés?

Ils n’en auraient jamais parlé, selon Nice-Matin, pas même à leurs collaborateurs.

« Je n’étais pas au courant. Mais c’est une très vieille histoire. Je n’étais même pas encore son conseil » réagit quant à lui l’avocat d’Alain Madelin

« C’est une connerie de jeune voilà tout » a toutefois déclaré Thierry Mariani à Nice-Matin, ajoutant: « Qui n’a jamais volé un paquet de bonbons? »

« On n’avait jamais entendu parler de cette histoire. On lui a reproché beaucoup de choses mais là… » dit aussi à Nice-Matin le cabinet de Patrick Devedjian.

Contacté ce samedi par Le Post, Me Jean-Marc Fedida, avocat d’Alain Madelin, réagit: « J’ignore tout de cela. Je n’ai aucune information. C’était il y a 44 ans. » S’appuyant sur la page Wikipedia de son client, il dit qu’Alain Madelin était effectivement étudiant en droit à Assas en 1964 avec Patrick Devedjian.

Egalement contactée par Le Post, la rédaction de Nice-Matin dit « n’avoir aucun doute sur l’authenticité de la coupure de presse ni sur le fait qu’il s’agit des hommes politiques que nous connaissons. »



5 planetes pour un américain, 0,3 pour un burkinabé.

Mon pote Patraidwai était au Burkina Faso 1 mois.
Aujourd’hui, vu la pléthore des moyens écrire un journal perso est un devoir
(oui, ça l’a plus ou moins toujours été pour une raison ou une autre..).
Mais lui il n’a pas fait NAWAK!

Baobab



Amin, un blog!

Amine Maalouf

avec Amin Maalouf

J’aime beaucoup ce gars, peut être ferait-il bien de réapprendre à respirer.
Lui qui trouve fatigant de parler, cela peut se comprendre je crois.
Un écorché vif au souffle court mais à la réflexion profonde.



M Badiou, Finkielkraut, identité nationale, politique sarkozyste et Israël

je vais laisser parler un homme fin et un autre fini, pour mémoire et en remerciant Monsieur Badiou.

Par Aude Lancelin

Réunis pour la première fois dans la presse, l’auteur d’«Eloge de l’amour» et celui d’«Un coeur intelligent», débattent de l’identité nationale, de la politique sarkozyste et d’Israël. Un affrontement idéologique d’une rare violence, qui a été arbitré au «Nouvel Observateur» par Aude Lancelin, et dont voici le verbatim intégral

M Badiou, Finkielkraut, identité nationale, politique sarkozyste et Israël dans Hygiène publique Badiou-Finkielkraut-5_DR

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©Bruno Coutier pour «le Nouvel Observateur»
Né en 1949 à Paris, Alain Finkielkraut, philosophe et enseignant à Polytechnique, est l’auteur de «la Défaite de la pensée» (Gallimard) et d’«Un cœur intelligent» (Stock/Flammarion). Né en 1937 à Rabat, Alain Badiou, philosophe et professeur à l’ENS de la rue d’Ulm, est l’auteur de «l’Etre et l’Evénement» (Seuil) et «Eloge de l’amour» (Flammarion).

Le Nouvel Observateur. – Un débat sur «l’identité nationale» a été imposé au pays pour des raisons largement électorales. Maintenant que de façon assez prévisible il dérape, comment y faire face ?

Alain Finkielkraut. – Je ne sais si le débat est opportun mais l’inquiétude est légitime. Dans sa fameuse conférence de 1882, Renan commence par écarter toute définition raciale de la nation. « L’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie », dit-il, et il définit la nation comme un principe spirituel, comme une âme (il ne faut pas avoir peur de ce mot), composée de deux éléments : un riche legs de souvenirs, un héritage de gloire et de regrets à partager d’une part, et de l’autre, le consentement actuel, le désir de continuer la vie commune. Or la France est aujourd’hui le théâtre d’une double crise : de l’héritage et du consentement. L’exécration de la France est à l’ordre du jour dans une fraction non négligeable des nouvelles populations françaises. Il faut vivre à l’abri du réel pour considérer que cette francophobie militante est une réponse au racisme d’Etat ou à la stigmatisation de l’étranger.

Quant à l’héritage, l’école, depuis quarante ans, travaille avec ardeur à sa dilapidation. De plus en plus de Français, élites comprises, sont aujourd’hui étrangers à leur langue, à leur littérature, à leur histoire, à leurs paysages. C’est parce que la civilisation française est peut-être en train de disparaître que cette question de l’identité nationale intéresse tant de monde alors que personne n’est dupe de la manœuvre électorale. Ce qu’on peut reprocher au gouvernement ce n’est pas de s’occuper de l’identité nationale, c’est de s’en décharger sur un débat. J’aurais préféré une vraie politique de la transmission de l’héritage.

N.O. – Les actes du gouvernement Sarkozy vont pourtant en sens inverse de son discours sur l’héritage : voyez par exemple cette volonté de supprimer l’enseignement de l’histoire dans les terminales S…

A. Finkielkraut. - C’est une contradiction. Entre Richard Descoings et Marc Bloch il faut choisir. Mais une refondation de l’école dans ce sens (recentrage autour de la culture et rétablissement de l’exigence) jetterait dans la rue collégiens, lycéens, syndicats d’enseignants et fédérations de parents d’élèves. L’inculture pour tous est une conquête démocratique sur laquelle il sera très difficile de revenir.

Alain Badiou. – Une discussion organisée par le gouvernement sur « l’identité française » ne peut qu’être la recherche de critère administratifs sur « qui est un bon Français qui ne l’est pas ». Les sérieux juristes du gouvernement Pétain avaient bien travaillé dans ce sens ! Ils avaient montré, avec une science bien calme, que les Juifs et autres métèques n’étaient pas des bons Français… On peut donc, on doit, être très inquiet de l’initiative Sarkozy-Besson. Quand l’Etat commence à se soucier d’une légitimité identitaire, on est dans la réaction la plus noire, l’expérience historique le montre. Cette initiative est donc non seulement stupide et incohérente, comme on le voit tous les jours, mais elle s’inscrit aussi dans ce que j’ai appelé le « pétainisme transcendantal » du gouvernement Sarkozy.

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©Bruno Coutier pour «le Nouvel Observateur»
Né en 1937 à Rabat, Alain Badiou, philosophe et professeur à l’ENS de la rue d’Ulm, est l’auteur de «l’Etre et l’Evénement» (Seuil) et «Eloge de l’amour» (Flammarion).

Dès que les considérations identitaires sont injectées dans la politique, dans le pouvoir d’Etat, on est dans une logique qu’il faut bien appeler néo-fasciste. Car une définition identitaire de la population se heurte à ceci que toute population, dans le monde contemporain, étant composite, hétérogène et multiforme, la seule réalité de cette identification va être négative. On ne parviendra nullement à identifier ce qu’est la « civilisation française », entité dont j’ignore ce qu’elle signifie, on va juste clairement désigner ceux qui n’en sont pas.

Il y a dans notre pays des millions de gens qui sont ici parfois depuis des décennies, qui ont construit nos routes, nos ponts, nos maisons, qui vivent dans des conditions déplorables, qui ont fait tout ça pour des salaires de misère, et que les gouvernements successifs, depuis trente ans, accablent de lois persécutrices, expulsent, enferment dans des zones de non-droit, contrôlent, empêchent de vivre ici avec leurs familles… Or on sait d’avance que ce sont ces gens qu’on va désigner comme n’étant pas vraiment français. Cette vision politique, est absolument répugnante, et je pèse mes mots.

D’autre part je suis très frappé de voir que les catégories utilisées par Alain Finkielkraut sont celles, très traditionnelles, de la réaction. L’héritage du passé et le consentement, voilà des catégories totalement passives dont l’unique logique est l’impératif « famille, patrie ». Il s’agit d’un portrait de l’identité française réactif et conservateur. L’héritage de la France c’est un héritage que je suis prêt à assumer quand il s’agit de la Révolution française, de la Commune, de l’universalisme du 18ème siècle, de la Résistance ou de Mai 68. Mais c’est un héritage que je rejette catégoriquement quand il s’agit, de la Restauration, des Versaillais, des doctrines coloniales et racistes, de Pétain ou de Sarkozy. Il n’y a pas « un » héritage français. Il y a une division constitutive de cet héritage entre ce qui est recevable du point de vue d’un universalisme minimal, et ce qui doit être rejeté précisément parce que ça renvoie en France à l’extrême férocité des classes possédantes et à l’accaparement par une oligarchie d’affairistes, de politiciens, de militaires et de serviteurs médiatiques du motif de « l’identité nationale ».

On parle toujours, notamment Alain Finkielkraut, du sang que les autres, les « totalitaires », comme il dit, ont sur les mains. Mais « l’identité nationale » a donné en la matière les plus formidables exemples. Pour trouver une boucherie aussi dépourvue de tout sens et atroce que celle de 14-18, il faut se lever de bonne heure. Or elle était strictement articulée sur l’identité nationale, c’est ça qui a fait marcher les gens. Il est très clair que l’identité nationale, référée à une mémoire non divisée et à un consentement héréditaire et familial, n’est que le retour aux catégories fatiguées de la tradition, et ne prépare que la guerre, intérieure contre les « mauvais français », extérieure contre « les autres ». Le débat d’opinion est aujourd’hui entre deux orientations désastreuses : d’un côté l’unanimisme marchand et la commercialisation universelle et de l’autre côté, la crispation identitaire, qui constitue contre cette mondialisation un barrage réactionnaire, et qui plus est totalement inefficace.

A. Finkielkraut. – Il est vrai qu’on peut avoir une conception raciale et déterministe de cette identité, en faire un caractère fixe et biologiquement transmissible, mais c’est précisément contre cette idée que le président de la République a construit son discours de La Chapelle-en-Vercors. Il y a débat a-t-il dit, mais la race est hors débat : « On est Français parce qu’on ne se reconnaît pas dans une race parce qu’on ne va pas se laisser enfermer dans une origine et pas davantage dans une religion. » Il est légitime et même nécessaire de pointer la contradiction entre le désir affiché de transmettre l’identité et une politique de la dilapidation de l’héritage.

Mais pourquoi cette surdité ? Pourquoi dénoncer comme raciste un discours aussi ostensiblement antiracial ? Parce que, aux yeux de l’antiracisme et de l’antifascisme dominant, c’est l’identité elle-même qui, quelle qu’en soit la définition, est « nauséabonde » ou « répugnante », pour reprendre le mot d’Alain Badiou. La tâche qui s’impose donc à nous, c’est la résiliation de tout prédicat identitaire. C’est la désaffiliation. Pour être nous-mêmes, c’est-à-dire fidèles à notre vocation universelle, il faudrait effacer tous nos signes particuliers. Pour n’exclure personne, il faudrait faire le vide en soi, se dépouiller de toute consistance, n’être rien d’autre, au bout du compte, que le geste même de l’ouverture.

N. O. – Il y a les mots du président de la République, qui sont ceux d’un chef de parti en campagne, et puis il y a la réalité du débat, où clairement des suspects sont désignés et vous savez bien lesquels…

A. Finkielkraut. – C’est avoir, comme disait Koestler des communistes, « des yeux pour voir et un esprit conditionné pour éliminer ce qu’il voit » que de tenir pour nulles et non avenues, par exemple, les manifestations qui ont célébré la victoire de l’Algérie sur l’Egypte huit ans après les sifflets du match France/Algérie. Je rappelle tout de même que le regroupement familial a été instauré en 1974. Ce qui me gêne beaucoup dans cet hyperbolisme c’est qu’il ne fait plus la différence entre Marc Bloch et Pétain, entre Simone Weil et Drumont, entre Bernanos et Brasillach, entre de Gaulle, obsédé de l’identité nationale, et Hitler. La plupart des résistants se sont référés à l’héritage national indivis pour justifier leur résistance, et qu’a dit Simone Weil ? Qu’il n’y a pas de plus hideux spectacle qu’un peuple qui n’est tenu par rien, par aucune fidélité.

A. Badiou. – Fidélité à quoi ?

A. Finkielkraut. – Au sacre de Reims, à la Fête de la Fédération…

A. Badiou. – Mais oui, mais oui, mais attention… Il y a énormément de gens dans ce pays qui sont fidèles à bien d’autres choses et d’abord à la transmission de leur patrimoine par héritage et cela depuis le fin fond des temps. Ils sont fidèles aux séquences de l’Histoire où les forces populaires ont été désorganisées. Dans la Résistance elle-même, ils passent volontiers sous silence le caractère en définitive déterminant, qu’on le veuille ou non, des forces armées communistes. Pris isolément, «héritage» ou «fidélité» ne veulent rien dire. Il s’agit de dire : héritage de qui ? Fidélité à quoi ? Vous supposez en fait, et c’est pourquoi votre démarche est absolument tautologique, que le problème de l’identité a déjà été résolu. C’est à cette identité unifiée, mais inexistante que vous déclarez qu’il faut être fidèle. Moi je suis d’une fidélité aussi exemplaire que possible à la France révolutionnaire, à son universalité paradigmatique. A la constitution de 1793 qui disait que quand un homme, n’importe où dans le monde, accueillait et élevait un orphelin, eh bien par là même il acquerrait la nationalité française.

Une identité de ce genre, immédiatement transmissible de façon universelle, j’en veux bien. Mais je ne connais pas d’exemple où l’inclusion dans la conception de l’Etat d’une figure identitaire puisse être considérée comme progressiste, en aucun sens. La question de l’engagement dans la Résistance outrepassait de beaucoup, et vous le savez très bien, la question de la libération du territoire national, et n’avait nul rapport à une « identité ». Les groupes armés résistants les plus actifs en France étaient composés de communistes venus de toute l’Europe, et que Pétain, au nom de l’identité française, accusait de traîtrise, ce qui est un comble ! Lorsque Aragon écrit : « mon Parti m’a rendu les couleurs de la France », il faut insister sur les deux aspects, la France sans doute, mais le Parti, qui est pour lui le nom de la vision internationaliste et communiste.

A. Finkielkraut. – Si un inventaire doit être établi, il faut commencer par faire aussi celui du communisme… A criminaliser ou à déconstruire violemment le désir que se perpétue la civilisation française, on ne fait qu’épouser le processus actuel qui nous conduit en effet à la world music, la world cuisine, la civilisation planétaire, le village global. C’est aller un peu loin que de qualifier de « résistance » à Sarkozy cette reddition au processus qui nous emporte.

N.O. – Mais le sarkozysme ne participe-t-il pas lui-même de ce processus ?

A. Finkielkraut. – C’est bien ce que je lui reproche.

A. Badiou. – Vos catégories philosophiques et politiques vous rendent prisonnier d’une conception extraordinairement étroite de la question. Vous êtes pris entre d’un côté le consentement à la marchandisation universelle, la dilution de tout dans le village planétaire, et de l’autre une théorie de l’identité qui serait le seul et unique appui contre ça. C’est exactement comme si Marx avait dit, en 1848, que la seule alternative était : ou le capitalisme mondial ou le nationalisme français. Mais justement, Marx, il y a tout de même un siècle et demi, a défini une figure de l’internationalisme politique qui n’est réductible ni à l’un ni à l’autre. Or c’est ça notre problème aujourd’hui.

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©Bruno Coutier pour «le Nouvel Observateur»
Né en 1937 à Rabat, Alain Badiou, philosophe et professeur à l’ENS de la rue d’Ulm, est l’auteur de «l’Etre et l’Evénement» (Seuil) et «Eloge de l’amour» (Flammarion).

Notre problème aujourd’hui n’est pas de nous crisper sur de prétendues « identités » qu’on tire de la tradition et qu’on croit devoir restaurer pour organiser une résistance fantomatique à la puissance gigantesque de la marchandisation universelle. Le problème c’est de trouver une voie qui ne soit ni la souveraineté du capital et de sa phraséologie «démocratique», ni la construction forcenée d’ennemis intérieurs supposés saper notre «identité». Et là, nous sommes adossés à la seule tradition qui se soit constituée ainsi, qui ait refusé de se laisser embrigader au XIXème siècle par le nationalisme pur et dur, à savoir la tradition internationaliste révolutionnaire. C’est la seule. C’est du reste pourquoi elle a constitué partout, et singulièrement en France, le noyau dur de la résistance au fascisme identitaire.

N. O. – Pensez-vous en effet, comme vous le prête Alain Badiou, que l’assignation identitaire est le seul levier dont nous disposions pour résister à cette unification planétaire marchande que vous aussi dénoncez à votre façon ?

A. Finkielkraut. – Je déplore la perte des choses, mais il n’y a pas que la civilisation française qui risque d’être perdue. Je suis sensible aussi à la dévastation de la terre, au progrès de la laideur, à la destruction de la faculté d’attention, à la disparition du silence, à l’entrée dans l’âge technique de la liquéfaction de tout. Et précisément il me semble que pour faire face à ce désastre, nous ne pouvons pas nous contenter d’une politique de la libération. Nous avons besoin aussi d’une politique de la responsabilité. Ce qui me gêne dans l’idée qu’Alain Badiou se fait de la politique c’est qu’il n’y a aucune place pour la gratitude, la fidélité, et pour ce qu’Hannah Arendt appelle l’amour du monde. Voilà dans quel horizon philosophique et existentiel je me situe, et d’une manière plus générale encore, je suis frappé par la pauvreté critique de la critique de la domination.

N. O. – Vous pensez à quoi ? A quel courant, à quelle pensée au juste ?

A. Finkielkraut. – A tous. Au schéma qui divise le monde en dominants et en dominés. Et qui est si solidement ancré que personne ne proteste quand une décision de la Cour Européenne demande aux écoles italiennes de retirer leurs crucifix, alors que la décision suisse de ne plus construire de minarets est qualifiée de honteuse par une presse quasi unanime. Les crucifix aujourd’hui, même désactivés (l’école publique en Italie est laïque), sont perçus comme les insignes de la domination et les minarets voire les burqas, comme les emblèmes des dominés, des exclus, des réfractaires.Nous sommes constamment renvoyés à ce grand partage.

A. Badiou. – Ces questions sont insignifiantes, c’est ça ma conviction. Moi je suis sur ces questions un nietzschéen rigoureux. Dieu est mort, et depuis longtemps. Donc il faut partir de l’idée que quand on est face à de phénomènes dits de civilisation ou de religion, ils dissimulent autre chose que leur qualité apparente. Qu’est-ce qui se tient vraiment là-derrière ? On ne voit pas de nouvelles figures mystiques, des penseurs religieux profonds, une théologie novatrice, etc. On ne voit rien de ce genre. On voit des agitateurs organisés, des attentats anonymes, des phraséologies tout à fait stéréotypées. Alors quelle est la figure politique qui se dissimule derrière cette phraséologie de l’islamisme radical ? En tout cas, pour ce qui est d’être identitaire, elle l’est ! Et vous voudriez l’imiter, vous voudriez lui opposer une défense quasi désespérée de la « civilisation occidentale », ou de l’« identité française », investie et menacée par les barbares…

A. Finkielkraut. – Ah non, non !

A. Badiou. – Mais si, mais si… N’esquivez pas les conséquences de vos propos identitaires ! Quand vous voyez des jeunes hurler en faveur de l’Algérie, ce sont à votre avis des barbares anti-français. A mon avis ils ne le sont pas plus que ne l’étaient les supporters du club de rugby de Tyrosse dans les Landes quand, il y a cinquante ans, ils hurlaient contre les supporters du Racing de Paris. C’est l’imaginaire assez miteux du conflit identitaire, dont le sport est un exutoire bien connu. Une dernière vague d’immigration reste toujours solidaire de son passé, c’est normal. Déjà au XIXème siècle, on accusait les prolétaires de Paris, avant de vouloir les chasser en juin 48 et de les massacrer, d’être des analphabètes auvergnats, ce n’est pas nouveau tout ça. Dans mon enfance, à Toulouse, on disait en ricanant que les réfugiés de la guerre civile espagnole mettaient le charbon de chauffage dans leur baignoire. Il est consternant de vous voir faire la même chose !

La prolétarisation générale du monde s’est étendue au-delà de notre continent, c’est le seul phénomène nouveau. Après l’auvergnat, après l’italien et le polonais, nous avons le sri-lankais ou le malien. Et vous croyez que c’est là que doit être le problème de la pensée «française» ? Entre nous, alors que le monde est aujourd’hui partout aux mains d’oligarchies financières et médiatiques extrêmement étroites qui imposent un modèle rigide de développement, qui font cela au prix de crises et de guerres incessantes, considérer que dans ce monde-là, le problème c’est de savoir si les filles doivent ou non se mettre un foulard sur la tête, me paraît proprement extravagant. Et j’y vois donc un mauvais signe. C’est le début d’une stigmatisation rampante visant une minorité déterminée. Et prenez garde que cette stigmatisation, sous prétexte d’identité nationale, sous prétexte de valeurs à conserver etc., se répande ensuite dans la population sous des formes incontrôlables.Le vote de millions de suisses abrutis contre les minarets n’est qu’un épisode de cette dérive, et vous en êtes responsable. Il est clair que les intellectuels et les « féministes » qui ont fait du foin sur le foulard il y a 20 ans sont responsables des phénomènes de minaret maintenant, et demain de bien pire encore. Vous voulez une éthique de la responsabilité ? Eh bien assumez-la !Les intellectuels sont ceux qui ont lancé cette affaire…

A. Finkielkraut. – Régis Debray, Elisabeth de Fontenay, Elisabeth Badinter, Catherine Kintzler et moi…

A. Badiou. – La liste est incomplète, mais exacte. Eh bien c’est une lourde responsabilité. J’ai aussi des amies de longue date qui se réjouissaient que les Américains bombardent Kaboul parce que c’était pour la libération des femmes. C’est choses là, n’est-ce pas, vous pouvez vous amuser à les lancer localement, comme des coquetteries identitaires, mais elles cheminent ensuite, elles s’emparent des populations, elles deviennent un point de vue grossier et sommaire selon lequel nous sommes très bien et ces gens-là très mauvais. Et on va les décrire dans ces termes de façon de plus en plus systématique. Et des lois vont être votées, année après année, d’orientation de plus en plus ségrégatives et discriminatoires. Dans toutes ces histoires civilisationnelles est mise en route une machine d’introduction de l’identitaire dans la politique que vous ne contrôlerez certainement pas. D’autres le feront.

A. Finkielkraut. – On voudrait nous faire croire aujourd’hui que les Français sont en proie à la haine de l’autre, au rejet de l’autre… Je rappelle quand même que l’école n’exclut personne, elle exclut le foulard, ce qui est tout à fait différent. Je rappelle que si peur il y a aujourd’hui ce n’est pas la peur de l’étranger, c’est la peur de la haine dont certains immigrés ou enfants d’immigrés sont porteurs et qui n’a pas de précédent dans les vagues d’immigration antérieures. A cette haine, il ne s’agit pas de répondre par la stigmatisation, mais de dire qu’il y a, en France, des règles, des valeurs et des traditions qui ne sont pas négociables. La beauté du monde, c’est aussi sa diversité. Les ultra libéraux veulent un monde fluide, dépourvu de significations particulières et de communautés politiques, et que la France ne soit rien d’autre qu’une salle des pas perdus, un rassemblement aléatoire d’individus affairés – mais nous, le voulons-nous ? Voulons-nous que la circulation soit le dernier mot de l’être, et son dernier soupir ? Voilà. C’est tout ce que j’essaie de dire.

N.O. – On connaît le précepte augustinien : « à Rome fais comme les Romains ». Mais justement ces gens-là, les gens des « quartiers », ils ne vivent pas à Rome. Très concrètement ils vivent dans des zones de relégation complète, et leur accès à la citoyenneté française reste donc largement théorique…

A. Finkielkraut. – D’abord les choses ne sont jamais aussi simples. Les phénomènes de substitution démographique ne sont pas dus, malgré ce que certains voudraient nous faire croire, à la stigmatisation de l’étranger. Si à Bobigny vous avez besoin de prendre votre voiture pour trouver une boucherie qui ne soit pas hallal, vous déménagez. Voilà la situation. Deuxième réponse : pour vous, Alain Badiou, il n’y a de politique légitime qu’à travers l’affirmation d’égalité. Mais on doit ajouter autre chose, et là l’idée d’héritage commence à prendre forme, nous sommes les héritiers de la galanterie c’est-à-dire d’un certain régime de la coexistence des sexes fondé sur la mixité. Or le voile réduit les femmes à l’état d’objet sexuel. En arabe algérien, on dit qu’une femme dévoilée est nue. Lubrique ou cachée : telle est donc l’alternative. Elle est, pour notre civilisation en tout cas, obscène.

Né en 1937 à Rabat, Alain Badiou, philosophe et professeur à l’ENS de la rue d’Ulm, est l’auteur de «l’Etre et l’Evénement» (Seuil) et «Eloge de l’amour» (Flammarion).

A. Badiou. – Salle des pas perdus pour salle des pas perdus, il faut quand même bien voir que votre affaire laisse en liberté une féroce oligarchie de prédateurs qui est la maîtresse de cette salle des pas perdus. J’aimerais que dans votre discours on s’en prenne d’abord à elle, responsable concentrée et globale de tout ce qui se passe, plutôt qu’au paysan qui vient d’arriver parce qu’il lui est impossible de faire vivre sa famille chez lui, et que donc c’est à la fois une nécessité et un devoir, pour lui, d’aller là il peut trouver les moyens d’exister, comme l’ont fait avant lui les millions de paysans français qui ont quitté leur terre pour aller en ville. Un prolétaire, en somme, j’aime ce vieux mot. Il faut quand même une hiérarchie des importances !

Il est quand même plus important de s’en prendre au noyau du pouvoir actuel que de passer son temps à s’en prendre aux prolétaires, sous le prétexte réactionnaire typique que, venus d’ailleurs, ils ont encore en eux les attributs de cette altérité. Vu la manière dont on les traite, qu’ils ne soient pas pétris d’amour pour ce pays, c’est assez compréhensible. Moi-même je veux bien aimer la France mais dans ce qu’elle a d’aimable. Les formes actuelles du pouvoir en France, celles qui règlent son devenir de nation aujourd’hui, je les hais aussi.

Quand vous dites qu’ils nous haïssent ces gens-là… Ils haïssent qui, quoi ? Ils ne haïssent pas la France, c’est tout à fait faux, croyez-moi. J’ai fait de la politique avec eux, pendant des décennies. J’aurais plutôt tendance à croire qu’ils sont les derniers patriotes véritables : il croient encore à la France démocratique et révolutionnaire, ils sont encore étonnés et meurtris qu’on les persécute. Au fond, ils sont patriotes parce que, Alain Finkielkraut, ils espèrent que l’actuel discours identitaire et hostile ne représente pas ce qu’est vraiment la France. Ils haïssent uniquement dans la France ce qu’ils perçoivent comme des protocoles de stigmatisation. C’est la France telle qu’elle apparaît dans votre discours fermé et identitaire qu’ils n’aiment pas. Il faut dire que cette France n’a pas bonne mine, ni aujourd’hui ni autrefois.

A. Finkielkraut. – Sur la question de la haine, il y a peut-être un vrai clivage entre nous. Dans une conférence de 1945, Camus parlant de l’amitié française disait : le nazisme nous a contraints à la haine, il importe maintenant de triompher de la haine, et de ne laisser jamais la critique rejoindre l’insulte. Il appelait cela : refaire notre mentalité politique. Sartre a pris la décision contraire. Il a voulu prolonger le climat exceptionnel de la résistance en faisant de la politique la continuation de la guerre absolue, et il a donc écrit : «Toute la valeur qu’un opprimé peut avoir à ses propres yeux, il la met dans la haine qu’il porte à d’autres hommes.» Camus est célébré aujourd’hui, mais c’est Sartre qui rafle la mise. La reductio ad hitlerum fonctionne à plein régime.

Quand vous comparez Sarkozy à Pétain, je vois là, Alain Badiou, un double bénéfice intellectuel et psychologique. Dans ce cadre, tout est simple. On n’a jamais affaire à des dilemmes ou à des problèmes, on ignore les conflits de devoirs, on pantoufle dans l’indignation car on ne rencontre que des scélérats. « Une oligarchie féroce » dites-vous, mais qui pratique quand même l’impôt progressif sur le revenu et qui oblige les plus riches à donner cinquante pour cent de ce qu’ils gagnent.

A. Badiou. – Rappelez un peu l’histoire de cet impôt… et les batailles populaires insensées qui l’ont imposé ! Les gens qui se sont battus pour l’imposer se sont battus contre des ennemis. Vous ne pouvez pas absenter la catégorie d’ennemi. Vous ne le pouvez pas. Et vous ne pouvez pas vous tromper d’ennemi aussi : ce sont plutôt Sarkozy et ses complices que les jeunes des banlieues.

Né en 1949 à Paris, Alain Finkielkraut, philosophe et enseignant à Polytechnique, est l’auteur de «la Défaite de la pensée» (Gallimard) et d’«Un cœur intelligent» (Stock/Flammarion).

A. Finkielkraut. -Les jeunes de banlieue ne sont pas mes ennemis. Ils ne l’ont jamais été, Alain Badiou, je vous le jure. Quand je dis qu’il faut fixer les règles, je crois au contraire que je leur tends la main, et c’est, au contraire, les abandonner à leur marasme que de leur tendre un miroir flatteur et gratifiant.

A. Badiou. – Ils sont bien avancés avec votre main tendue… Le destin positif et universel de ces jeunes, ce serait de s’organiser dans la visée de la destruction de l’ordre établi : ça, ce serait une issue sublimée et positive. Vous leur proposez juste de devenir des toutous aux ordres de la société.

A. Finkielkraut. – C’est votre poing levé qui les condamne. Et j’en viens au bénéfice psychologique de l’analogie perpétuelle avec les années noires. Si Sarkozy c’est Pétain, alors vous êtes un résistant. Je vous invite, vous et la gauche intellectuelle qui, sous votre égide, devient complètement mégalomane, à cesser de vous raconter des histoires. Sarkozy n’est pas un chef, c’est une cible. L’insulte au Président de la République est devenue l’exercice le plus courant, le plus grégaire, sur le net et dans les médias. Quand le pouvoir politique était fort, il y avait un conformisme de l’obséquiosité, aujourd’hui, ce pouvoir est faible et il y a un conformisme du sarcasme.

A. Badiou. -Vous avez un axiome fondamental qui est de type consensuel. Vivre ensemble. Vous faites comme si on était dans des conditions où il ne devrait pas y avoir d’ennemi véritable, où on devrait nécessairement avoir des rapports de respect avec le sommet de la République. Vous décrivez une scène politique virtuelle qui n’a aucun rapport avec la scène réelle. Dans la vraie scène, il y a des ennemis, des accapareurs du pouvoir, des inégalités monstrueuses, toute une couche de la population qui se voit discriminée dans la loi elle-même. Il y a des règles contrairement à ce que vous dites, mais des règles unilatérales. Et dans cette situation là, vous semblez considérer que ce qui doit requérir l’attention d’un philosophe c’est l’enthousiasme provincial, comme on le connaît dans le sport, d’une deuxième génération d’immigrés algériens pour la victoire de leur équipe d’origine. Vous ne parlez que de problèmes insignifiants et vous en parlez de manière d’autant plus dangereuse que vous investissez dans ces problèmes une sorte d’affect totalement excessif. Je souhaiterais que cet affect surnuméraire vous l’investissiez en direction des ennemis véritables.

A. Finkielkraut. – La mise en cause des programmes d’enseignement n’est pas un phénomène insignifiant. Je crois aussi que les agressions répétées dont les professeurs sont victimes, ce n’est pas un phénomène insignifiant. Pas plus que le mépris de ces professeurs parce qu’ils ne gagnent que 1.500 euros par mois. Nous ne faisons donc pas la même évaluation des choses. Mais je ne plaide absolument pas pour le consensus, je milite contre la mégalomanie résistancielle, et pour un dissensus civilisé. La question que je me pose en vous écoutant et en vous lisant, Alain Badiou, c’est : y a-t-il une place pour un adversaire légitime ? Dans le moment de la lutte, l’adversaire n’est pas légitime, c’est un scélérat il doit être combattu et anéanti. Et une fois qu’il a été anéanti ? C’est l’idylle à perpétuité. La politique communiste est cruelle et son utopie est kitsch. A l’idéal grec de l’amitié, c’est-à-dire du dialogue sur le monde, elle substitue la fraternité, c’est-à-dire la transparence des cœurs, la fusion des consciences.

A. Badiou. – Non, ça c’est une blague…

N. O. – Vous avez souvent dit, Alain Badiou, que ce pouvoir devait être abattu par la rue plutôt que par les urnes. Ces jeunes issus de l’immigration, vous semblez en faire la pointe avancée du mouvement émancipateur que vous prônez, de même que vous militez pour une réhabilitation de l’hypothèse communiste. Un autre point qui vous oppose radicalement à Alain Finkielkraut, qui lui redoute un oubli des leçons du XXème siècle, un reflux de l’antitotalitarisme…

A. Badiou. – Je considère les dirigeants actuels comme Marx les considérait en 1848 : ce sont les « fondés de pouvoir du capital ». C’est ce qu’ils sont redevenus de façon de plus en plus insistante depuis les années 80, aidés en cela par la contre-révolution idéologique à laquelle Alain Finkielkraut a activement participé avec d’autres. Et qui a consisté : 1/ à discréditer toutes les formes de l’hypothèse communiste. 2/ à relégitimer la démocratie parlementaire comme horizon indépassable de la politique.

Ma position, la voici. Je suis capable, comme tout le monde, de tirer le bilan désastreux des communismes étatiques du XXème siècle. Mieux que vous d’ailleurs, Alain Finkielkraut, car j’en connais les détails les plus terribles, et que la question du communisme est intimement ma question. Mais ce n’est aucunement une raison de tolérer le train des choses tel qu’il est. Il y a donc des ennemis, auxquels je ne confère pas de légitimité. Par conséquent il faut construire une force idéologique, politique, dont la nature est pour l’heure totalement indistincte. Cette force sera en tout cas nécessairement internationale. Comme Marx l’avait parfaitement vu d’ailleurs. La violence capitaliste et impérialiste a accouché de ceci, qu’il y a un seul monde. La provenance des individus est finalement beaucoup moins déterminante que le choix des valeurs qu’ils vont faire, le choix de leurs organisations, leurs visions. L’émancipation, son noyau fondamental, suppose l’égalité et donc la lutte contre l’emprise sociale totale de la propriété privée.

Moi aussi je propose à ces « jeunes » finalement une forme de règle : la règle de la discipline politique. La discipline politique des plus pauvres, des démunis, on en est aujourd’hui encore très loin hélas. La construction d’une nouvelle discipline c’est le problème de notre époque. Et ça ne passera pas par l’école, ni par aucune des institutions de l’Etat. L’école elle est foutue, comme du reste l’essentiel de l’héritage de la IIIème et de la IVème République. Tout doit se faire à grande échelle en dehors de ces débris, auxquels vous attache une mélancolie de plus en plus crispée.

A. Finkielkraut. – En effet moi j’ai essayé de tirer toutes les leçons de l’expérience totalitaire. Le philosophe polonais L. Kolakowski m’y a aidé. «Le trait essentiel du stalinisme consistait à imposer à la réalité humaine le schéma de l’unique alternative dans tous les domaines de la vie.» Il faut sortir de cela. Le monde de Badiou c’est deux camps, deux blocs, deux forces. Et puis «un», une fois la victoire obtenue. Jamais il n’y a place pour la pluralité dans cette vision prétendument progressiste du monde.

A.Badiou. – Moi dont l’œuvre philosophique entière consiste à élaborer une ontologie du multiple, moi dont un des énoncés essentiels est «l’Un n’est pas», il faudrait tout de même que je sois vraiment inconséquent pour penser contre la pluralité ! C’est vous qui n’en voulez pas, de la pluralité, car elle vous épouvante…

A. Finkielkraut. – Je ne suis pas ce que votre schéma voudrait me faire être à savoir un défenseur de l’état des choses. Je vois ce monde se transformer en un non-monde et je le déplore, comme Lévi-Strauss, et cette tristesse ne fait pas de moi un contre-révolutionnaire.

A. Badiou. – Je vois très bien que chez vous, la donnée subjective fondamentale est une forme de mélancolie. Elle me touche, parce que je peux d’une certaine manière la partager. Il est difficile de trouver plus profondément Français que moi. Une des premières phrases de mon livre, «Théorie du sujet», c’est « j’aime mon pays, la France ». Nous pourrions communiquer sur une certaine image du vieux charme français, et nous associer mélancoliquement dans le regret de ce charme évanoui. Seulement chez vous, la mélancolie se fait agressive, elle rêve de ségrégations, d’interdits, d’uniformité. Et cette pente vous entraîne à considérer des phénomènes irréversibles et nouveaux comme périlleux ou nuisibles, alors qu’ils ne sont que la vie historique des choses.

Acceptons une fois pour toutes, je le redis, que l’arrivée massive de gens venus d’Afrique soit la continuation du processus enclenché au XIXème, quand les auvergnats, les savoyards sont venus à Paris, puis les Polonais dans les villes du nord et les Italiens à Marseille. Faute de cette vision large, l’image qu’on se fait de la France est étriquée et dangereuse. La seule vison qui puisse donner sens au mot « France », c’est ce qui fait l’universalisme français aux yeux du monde entier, à savoir la filiation avec la Révolution française, avec la politique populaire, ça oui par contre, au moins au niveau subjectif, cela peut être salvateur.

A. Finkielkraut. – Une enseignante a été l’objet d’une lettre de ses élèves de Terminale la mettant en demeure de partir ou de changer d’attitude parce qu’elle poussait l’autoritarisme jusqu’à interdire l’usage des portables en classe ! La communication tue la transmission. On est en train de priver les nouveaux venus sur la terre d’un droit fondamental : le droit à la continuité. J’observe cette mutation, j’interviens pour la combattre mais je n’ai pas le moindre espoir de gagner la bataille.

N. O. – Votre position, Alain Badiou, se caractérise par un universalisme radical, un refus argumenté de faire jouer à toute assignation communautaire un rôle déterminant en matière politique. C’est l’un des points qui vous éloignent le plus d’Alain Finkielkraut, qui au demeurant semble faire une distinction entre la vague d’immigration actuelle et celles qui lui sont antérieures… Pouvez-vous préciser ce différend qui vous oppose tous deux?

A. Finkielkraut. – Je crois en effet, à la différence d’Alain Badiou, qu’il y a une différence profonde entre les vagues d’immigration antérieures et l’actuelle. Je n’en reste pas moins sensible au risque de stigmatisation. Il faut être attentif à ne jamais généraliser. Un militant d’AC le feu, organisation créée après les émeutes de 2005 a dit : « Je ne suis pas un Français issu de l’immigration, je suis un Français faisant partie de la diversité française.» Cela m’a renvoyé à ma propre situation, puisque je suis à ma manière un Français issu de l’immigration. Mon père est arrivé en France à la fin des années 1920, ma mère en 1948, ce sont deux survivants, mes grands-parents on été déportés de Bordeaux, après avoir été dénoncés par un passeur. Mon père a été déporté aussi. Le contentieux avec la France dans ma famille était lourd. Bien sûr. Il y avait chez mes parents une certaine distance. Et en même temps jamais je ne pourrai reprendre à mon compte une phrase pareille. Car c’est une manière de dire : la France en moi, c’est moi. Non. La France c’est quelque chose qui m’est donné en partage. Elle s’est proposée à moi, et c’est sa grandeur, comme une patrie adoptive. La France c’est une langue dans laquelle j’ai grandi. Une culture que j’ai faite mienne. L’école ne m’a rien proposé d’autre et je ne lui demandais rien d’autre.

Aujourd’hui, le concept de diversité change complètement la donne. Tout sepasse comme si la seule communauté qui n’avait pas sa place dans notre monde, c’était la communauté nationale : celle-ci devrait se dissoudre au profit des groupes, des minorités, des communautés qui aujourd’hui vivent en France. Si l’identité d’une nation c’est la diversité de ses composantes, alors il n’y a plus d’identité et la France n’est plus un sujet historique, mais un objet sociologique, et c’est une grave inconséquence, de la part du gouvernement, de jouer, comme il le fait, sur les deux tableaux. Je pense profondément que la France ne doit pas être une auberge espagnole où chacun apporte son manger. Le sentiment que j’éprouve c’est un patriotisme de compassion. La tendresse, comme disait Simone Weil, pour une chose belle, précieuse et périssable. Et j’aimerais que ce sentiment soit un peu plus partagé.

A. Badiou. – Ma maxime sur cette affaire c’est : les prolétaires n’ont pas de patrie. Il n’y a de politique novatrice, apte à briser les figures inégalitaires, communautaires, qu’à échelle du monde entier. Déjà Marx pensait que le cadre national était obsolète. La réalité historique de l’apogée du nationalisme français, c’est la guerre de 14. Des millions de morts pour rien. La France n’est digne de faire présent d’elle-même aux nouveaux venus que pour autant précisément qu’elle a été la France qui a été capable de les accueillir dans la politique qui était la sienne. La France qui ne les accueille pas, qui vote loi sur loi pour les discriminer c’est tout simplement la France de la guerre de 14 ou la France de Pétain. C’est-à-dire la France qui se ferme, qui n’a pas d’autre protocole d’existence que sa clôture.

Et vous, vous dites « pas d’auberge espagnole ». Mais il faut voir ce que ça veut dire concrètement pour les gens qui vont venir. Ca veut dire camps de rétention, persécutionspolicières, filtrage constant de gens qui ne sont nullement des islamistes, mais tout simplement des gens d’ici. Des gens dans le même itinéraire difficile, tortueux et réprimé que celui de leurs ancêtres venus de la campagne. Ces gens-là, vous avez beau dire et beau faire, vous êtes partisan de les désigner comme des suspects. Et cela, à mes propres yeux, c’est intolérable. Il faut penser, aujourd’hui plus que jamais, au-delà de l’Etat-nation. Alors la diversité ! Mais tout est divers, tout est composé depuis toujours de diversités absolument extravagantes. La France elle-même, sous Louis XIV n’était même pas unifiée linguistiquement. Donc c’est une pure foutaise que cette oppositions entre unité et diversité de la France.

La France est composée de diversités innombrables, alors pourquoi dirait-elle : « Ah non, là il faut arrêter ! Ce type de diversité, la musulmane par exemple, elle est pas bien, celle-là ». Ce sont des méthodes qui sont en définitive policières et persécutoires. Ou bien le fétichisme national ou bien la communauté : encore une fois j’observe que vous vous enfermez dans une alternative étroite. Mais il y a une autre hypothèse. La véritable construction à venir, c’est une vision totalement internationaliste de la figure politique. Et pouvoir construire un internationalisme interne au pays est une chance, non un malheur.

N. O. – On n’a pourtant rien trouvé d’autre jusqu’à présent que le cadre national pour imposer la redistribution par l’impôt, la sécurité sociale et autres acquis sociaux que vous-même, Alain Badiou, défendez par ailleurs. N’en déplaise aux altermondialistes à la Toni Negri, qui en viennent même à réclamer un improbable « salaire minimum mondial », tout cela est rendu possible uniquement par l’adossement à un cadre national….

A. Badiou. – Mais tout cela est provisoire ! Il est absolument indémontré et indémontrable, que ce cadre est indépassable.

N. O. – C’est que vous ne tenez pas compte la finitude, ou plutôt qu’en bon révolutionnariste vous décidez de ne jamais en tenir compte. Contrairement à Jean-Jacques Rousseau, un auteur qui vous est particulièrement cher, et qui considérait qu’une nation trop étendue se condamnait nécessairement à la disparition…

A. Badiou. – Peut-être, c’est assez vrai. On pourrait effectivement dire que ma position est celle d’un rousseauisme de l’infini.

A. Finkielkraut. – Le mot de persécution pour qualifier l’actuelle politique d’immigration me paraît tout à fait exorbitant… Les politiciens européens sont tiraillés par des exigences contradictoires.

A. Badiou. – Ah eh bien ça, c’est parce que vous ne connaissez pas les gens qui en sont victimes. Permettez-moi de vous le dire : vous en parlez de loin.

A. Finkielkraut. – On peut difficilement décrire notre continent comme une forteresse. L’hospitalité donc…

A. Badiou. – On n’appelle pas hospitalité le fait de faire venir des gens parce qu’on en a besoin, je regrette ! Le fait de les faire venir pour trimer dans la restauration, creuser des trous sur les trottoirs pour des salaires de misère, c’est une conception de l’hospitalité très particulière.

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©Bruno Coutier pour «le Nouvel Observateur»
Né en 1949 à Paris, Alain Finkielkraut, philosophe et enseignant à Polytechnique, est l’auteur de «la Défaite de la pensée» (Gallimard) et d’«Un cœur intelligent» (Stock/Flammarion).

A. Finkielkraut. – Et la nécessité de préserver les conquêtes de l’Etat social… si nous vivions sous un régime ultralibéral la circulation des individus serait beaucoup plus facile à assurer. Accueillir c’est donner quelque chose et pour donner quelque chose il faut avoir quelque chose à donner et en face être réceptif. Et je constate la disparition progressive de cette réceptivité.

A. Badiou. – Vous parlez de ce que vous ne connaissez pas. L’écrasante majorité de ces gens-là sont venus trimer mais pas du fait de la grande hospitalité bénéfique de la France… Ils sont venus creuser nos trous et nettoyer notre merde. Et ça pour des salaires inférieurs au SMIC, cependant que notre fameux « Etat social » ne s’applique pas à eux, parce qu’on refuse de leur donner des papiers. Ils ne peuvent même pas se faire soigner dans les hôpitaux correctement. Et ce sont ces gens-là que vous rendez responsables de l’altération de l’identité française ?

A. Finkielkraut. – Un article du « Monde », journal soucieux s’il en est d’éviter les stigmatisations, citait récemment les propos du maire de Cavaillon, ville où règne une violence endémique. Les employés municipaux ont reçu des déchets venus d’une tour. On leur a crié : « Putains de Français, continuez à nettoyer notre merde ! ».

A. Badiou. – Mais bien sûr ! Des histoires de ce genre, les bons blancs français bien intégrés en ont à la tonne sur les Africains ou les Algériens comme autrefois ils en avaient sur les Juifs ou les « levantins ». Quelle vérité ? Quelle importance ? Les Suisses qui votent contre les minarets n’ont jamais vu un Arabe de leur vie. C’est une construction idéologique cette affaire-là. Vous êtes en train de construire idéologiquement les musulmans comme ont été construits les Juifs dans les années 1930. C’est ça que vous êtes en train de faire, avec les mêmes épithètes : des gens qui ne sont pas vraiment de chez nous, qui nous haïssent secrètement ou publiquement, qui constituent une communauté fermée, qui refusent de s’intégrer dans l’Etat français, etc. etc. Et vous croyez que vous allez faire ça innocemment ? Eh bien vous vous trompez. Il y aura des gens pour se servir de cette pseudo construction intellectuelle. Car la situation est grave. Mais elle n’est pas grave comme vous pensez.

Ce n’est pas l’identité française qui est menacée, elle en a vu d’autres l’identité française. Ce qui est menacé c’est le minimum de cohésion interne et populaire qui évitera que tout cela se termine un jour ou l’autre par la domination sans partage de forces sinistres. Je sais très bien, Alain Finkielkraut, que vous ne rallierez pas ces forces, mais vous serez en coresponsable. On ne peut pas introduire en politique des désignations identitaires de ce type sans que cela ait des conséquences gravissimes. Vous le savez parfaitement. Il n’y a pas de « problème immigré » en France, il n’y a pas de « problème musulman », pas plus qu’il n’y avait de « problème juif » dans les années 1930. Pourquoi utilisez-vous votre intelligence et votre talent à participer à la construction absolument fantasmatique de ce genre de « problème » à partir d’incidents qu’on peut toujours découvrir, si on ne les invente pas ? Les antisémites aussi trouvaient des « incidents », il y avait toujours un Juif qui avait dit ou fait ci ou çà.

On ne peut pas jouer avec ce genre de chose. Le capitalisme est un système précaire, on va être dans des contextes de crise, de guerre, et la tentation du bouc émissaire va ressurgir avec force. Et quel sera le bouc émissaire dans l’Europe d’aujourd’hui ? Quel sera-t-il ? Sinon ceux qu’on appelle les musulmans, les gens du Maghreb, les Africains ? Ce sera eux. C’est inévitable, c’est gros comme une maison. Et vous serez coresponsable de cela. Je le regrette vivement pour vous, parce que cet avenir n’est pas très loin. Quand on commence à « vérifier » l’identité française, tout devient possible.

N. O. – Alain Badiou porte à votre égard une accusation pour le moins grave… Qu’avez-vous envie de lui répondre ?

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©Bruno Coutier pour «le Nouvel Observateur»
Né en 1949 à Paris, Alain Finkielkraut, philosophe et enseignant à Polytechnique, est l’auteur de «la Défaite de la pensée» (Gallimard) et d’«Un cœur intelligent» (Stock/Flammarion).

A. Finkielkraut. – L’accusation formulée à mon endroit est scandaleuse, mais je vais essayer de ne pas m’énerver. Je vais simplement dire que nous ne tenons pas pour réelles les mêmes choses, Alain Badiou et moi. Nous ne nous faisons pas la même idée du réel. Je me suis très récemment affronté avec l’extrême-droite et j’étais assez seul car toute une partie de la gauche a rejoint sur ce point Marine Le Pen. C’est l’affaire Polanski, bien sûr. On a vu le fascisme procéder comme à l’habitude, en désignant une cible à la vindicte populaire, en créant une victime sacrificielle, accusée de viol de petite fille. Et la gauche n’y trouvait rien à redire. Pourquoi ? Parce que cet homme faisait partie à ses yeux de la caste dominante. Et que donc il devait payer. « Ceux qui s’en prennent aux tournantes dans les banlieues ne devraient pas plaider l’indulgence pour la jet set », a-t-il été dit, et peu importe les faits. Peu importe que l’acharnement de la justice américaine contre ce petit « polak » n’ait rien à voir avec son délit et tout avec sa notoriété.

La comparaison que vous faites entre les Juifs et les Musulmans pourrait aussi me faire sortir de mes gonds. Je vous répondrai simplement ceci : il y a, à mon avis, un même aveuglement devant la montée d’une certaine francophobie et devant la montée d’une nouvelle judéophobie. Pour les mêmes raisons : ceux qui ont l’étiquette de dominés sont nécessairement innocents. Quand on s’en prend aux Juifs et qu’on n’est pas un franchouillard, c’est qu’on est victime de la misère sociale ou solidaire des Palestiniens. Nous sommes mis en demeure de ne pas appeler cet antisémitisme par son nom.

A. Badiou – Ca n’a jamais été mon cas. Dès les premières pages de « Circonstances III », j’ai dit qu’il existait un antisémitisme arabe, qu’il fallait y prêter la plus grande attention, et qu’en aucun cas je ne pactiserai ni de près ni de loin avec ça. Donc je me sens tout à fait extérieur à ce procès. Ce que je dis est d’une autre nature. L’extrême droite européenne s’est construite depuis maintenant des décennies sur l’hostilité par rapport aux musulmans, à ce qu’elle nomme l’islamisme. Vous contribuez à alimenter cette hostilité en disant que ces « musulmans », ces africains, ne sont pas, du point de vue de la « civilisation », exactement comme nous. Ils ne sont pas intégrables. Ils nous haïssent. Le fait que les Juifs faisaient partie de « l’anti-France » était un argument fondamental de l’extrême droite dans les années 1930. Je ne vois pas pour le moment de différence de principe entre les mécanismes intellectuels au nom desquels vous êtes en train de vous inquiéter de cette présence de masses populaires pauvres islamisées dans notre pays et la manière dont a été construite de toute pièce la stigmatisation des Juifs, lesquels constituaient aussi, massivement dans les pays de l’Est, mais ici même dans les ateliers de confection, des gens pauvres exposés à la stigmatisation.

A. Finkielkraut. – Le racisme anti-arabe me paraît évidemment inqualifiable, comme toutes les autres formes de racisme. Mais l’antiracisme d’aujourd’hui est comme le communisme d’autrefois : un système d’explication du monde, inoxydable et indéfiniment reconductible. Quand Diam’s chante :
« Ma France à moi,
elle parle fort,
Elle vit à bout de rêve.
Elle vit en groupe, parle de bled.
Elle déteste les règles.
Elle sèche les cours, le plus souvent pour ne rien foutre.
Le BEP ne permettant pas d’être patron, alors elle se démène et vend de la merde à des bourges »

l’idéologie antiraciste voit dans cet hymne à l’incivilité et à la bêtise une réponse à la xénophobie ambiante. Or la France profonde et prétendument raciste porte aux nues Rama Yade, Yannick Noah et Zidane ! Nous ne vivons pas dans une période raciste de l’histoire de France, ce n’est pas vrai.

A. Badiou. – Mais quand le gouvernement est une saloperie, vous devenez francophobe à la fin des fins… C’est bien normal ! Les Communards se reconnaissaient dans le drapeau rouge, pas dans le drapeau tricolore, qui était celui des Versaillais, des gens qui ont laissé 20.000 morts ouvriers sur le carreau. Vous ne voulez pas employer le vocabulaire de la guerre mais ces gens-là nous font la guerre. Ce sont eux les ennemis, et pas les ouvriers, qui sont les principales victimes de ces gens-là. Sarkozy c’est tout de même pire qu’un ouvrier malien balayeur ! Si quelqu’un est en rupture avec tout ce que ce pays peut avoir d’estimable, c’est le premier, et pas le second. Quelle pensée pauvre, faite pour les journaux réactionnaires à sensation, que de faire croire que l’islamisme est notre adversaire capital. Encore une fois vous vous laissez prendre dans la fausse contradiction : capitalisme mondialisé ou islamisme. Ce n’est pas du tout le monde réel, ça. Pour moi l’islamisme, ce sont des groupuscules fascistes, je ne vois aucun inconvénient à dire ça. Je n’ai aucune espèce de complaisance pour ces gens-là et je les tiens pour absolument nuisibles.

A. Finkielkraut. – Il faut écouter Lévi-Strauss : « En dépit de son urgente nécessité pratique et des fins morales élevées qu’elle s’assigne, la lutte contre toutes les formes de discrimination participe de ce mouvement vers une civilisation mondiale destructrice de ces vieux particularismes auxquels revient l’honneur d’avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie.» Je pense qu’il y a une dimension d’universalité dans la civilisation française, mais il y a aussi un particularisme qui mérite d’être préservé. Et en effet, je rejoins Alain Badiou sur ce point, l’islamisme est loin d’être la seule force dissolvante.

A. Badiou. – Ma théorie générale des vérités c’est justement ce point-là : que toute vérité se construit dans la particularité.


N. O. – Alain Badiou, vous avez affirmé avoir publié « Circonstances 3 » car vous étiez, je cite, « consterné de voir le mot  » juif  » mêlé par des intellectuels au soutien qu’une large partie de l’opinion accorde désormais à des politiques fondées sur un nationalisme étriqué , voire un racialisme… ». Alain Finkielkraut, niez-vous qu’il y ait bel et bien pu y avoir une instrumentalisation de ce type au profit de politiques réactionnaires ?

A. Badiou. – Je faisais allusion à l’enchaînement qui a conduit à dire qu’anticapitalisme et antiaméricanisme participaient nécessairement de l’antisémitisme…

A. Finkielkraut. – Il ne me semble pas que la politique française actuelle soit racialiste. C’est ce que je disais tout à l’heure au sujet de René Char et Camus. Le modèle de la résistance ne vaut pas pour la situation que nous vivons. D’ailleurs le Président tire toutes ses références de la Résistance…

N. O. – Et au même moment il a pour proche conseiller politique l’ancien rédacteur en chef de « Minute », intellectuel d’extrême-droite notoire, auquel il affirme lui-même devoir une large partie de sa victoire présidentielle en 2007…

A. Finkielkraut. – Je fais partie de ceux qui ont été heurtés par la lecture de « Circonstances III » et en même temps je ne veux pas faire de procès en antisémitisme à Alain Badiou, car je sais ce que c’est qu’être victime de l’accusation de racisme. Parlant de l’horreur nazie, vous écrivez : « On devrait plutôt tirer de ces massacres illimités la conclusion que toute introduction emphatique de prédicats communautaires dans le champ idéologique politique ou étatique qu’elle soit de criminalisation ou de sanctification expose au pire.» Et voilà ce que j’aimerais répondre. J’ai pensé à une phrase de Wladimir Rabbi écrite en 1945 : « Nous avons été réintégrés dans notre condition d’hommes libres mais nous ne pouvons pas oublier que nous avons été la balayure du monde : contre nous, chacun avait licence.» Eh bien la majorité des survivants en ont tiré la conclusion suivante : « Plus jamais ça, plus jamais nous ne serons la balayure du monde ; nous allons quelque part sur la terre retrouver toutes nos prérogatives de peuple.» Ce quelque part, c’est Israël.

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Alain Finkielkraut et Alain Badiou

Vous entendez le ça du « Plus jamais ça » d’une tout autre oreille, Alain Badiou. Pour vous, c’est la division du même et de l’autre qui expose au pire. C’est l’affirmation de l’identité qui conduit à l’exclusion et à son paroxysme exterminateur. Vous plaidez donc pour une humanité que ne romprait aucune séparation intérieure, et vous ne reconnaissez de légitimité qu’aux Etats cosmopolites « parfaitement indistincts dans leur configuration identitaire ». La conclusion implicite, c’est que les sionistes sont les mauvais élèves d’Auschwitz, voire les perpétuateurs de la politique hitlérienne. Cette insinuation est très douloureuse, et d’autant plus injuste que ceux qui en Israël militent pour l’émancipation des Palestiniens sont des patriotes sionistes attachés au maintien du caractère juif et démocratique de leur Etat.

A. Badiou. – Ma position ne remet aucunement en question l’existence de l’Etat d’Israël – bien au contraire. Deux éléments ont conduit à cette situation de Guerre de Cent Ans à laquelle on assiste. L’« exportation » de cette question par les Européens après la guerre, façon commode de s’en laver les mains, combinée à la tension que devait fatalement produire l’introduction du prédicat identitaire juif dans la constitution même de cet Etat. Comment s’en sortir désormais ? Eh bien je me demande simplement si le maintien de cette assignation identitaire n’est pas plus périlleux aujourd’hui pour les Juifs que la création de cette Palestine binationale pour laquelle je milite depuis longtemps, et qu’Hannah Arendt appelait déjà de ses vœux.



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